La concentration de la richesse est «explosive»

Muhammad Yunus, pionnier du microcrédit et Prix Nobel de la paix 2006, craint que la colère populaire ne se transforme en violence.
Photo: Joël Saget Agence France-Presse Muhammad Yunus, pionnier du microcrédit et Prix Nobel de la paix 2006, craint que la colère populaire ne se transforme en violence.

L’optimisation fiscale des multinationales, mise en lumière par les Paradise Papers, fait partie du système capitaliste actuel qui accentue la concentration de la richesse mondiale et génère « une situation explosive », a expliqué à l’AFP le Prix Nobel de la paix Muhammad Yunus.

« Le système capitaliste qui a conduit à tous ces problèmes comporte un défaut majeur qui est la concentration de la richesse », a indiqué l’économiste bangladais lors d’un entretien à l’occasion de la sortie de la version française de son livre, Vers une économie à trois zéros (Éditions JC Lattès). « Plus vous en avez, plus vous en gagnez. C’est le système », explique M. Yunus, vêtu d’une kurta beige, depuis la tente dressée dans les jardins de la Cité universitaire internationale de Paris où il participe au Global Social Business Summit.

« L’évasion fiscale fait partie du problème, tout à fait ! s’écrie-t-il. Le jeu consiste à faire plus d’argent », ajoute-t-il, agacé, en s’en prenant directement aux plus grandes fortunes mondiales, qu’il ne cite pas. Mais il renvoie à une étude publiée en janvier par l’ONG Oxfam qui dénonçait la concentration « indécente » de la richesse entre les mains de huit personnes. Il s’agit de l’Américain Bill Gates (fondateur de Microsoft), de l’Espagnol Amancio Ortega (Inditex, maison mère de Zara), de Warren Buffet (p.-d.g. et premier actionnaire de Berkshire Hathaway), du Mexicain Carlos Slim (magnat des télécoms latino-américaines), de Jeff Bezos (fondateur et p.-d.g. d’Amazon), de Mark Zuckerberg (p.-d.g. et cofondateur de Facebook), de Larry Ellison (cofondateur et p.-d.g. d’Oracle) et de Michael Bloomberg (fondateur et p.-d.g. de Bloomberg LP).

Aux yeux de M. Yunus, Prix Nobel en 2006 pour son combat pour sortir des millions de familles de la pauvreté grâce au microcrédit, les plus riches se livrent à « une compétition pour se présenter comme des hommes à succès. Pourquoi ne devraient-ils pas payer des impôts ? Parce qu’ils ont besoin de beaucoup d’argent. Ils ne veulent pas partager, parce que plus leur richesse est grande, plus ils peuvent la multiplier rapidement », explique l’économiste.

Selon Oxfam, il faudrait à l’homme le plus riche du monde 2738 ans pour dépenser sa fortune au rythme d’un million de dollars par jour. « Et que faites-vous de cet argent ? Vous le mangez ? Vous en profitez ? Vous achetez des centaines, voire des milliers d’automobiles ? Cela n’a pas de sens, assure-t-il. Vous mangez toujours la même nourriture. Vous n’allez pas en manger dix mille fois plus », ajoute-t-il, soulignant les dangers de concentrer cette richesse entre les mains de quelques-uns.

2738
C’est le nombre d’années qu’il faudrait à l’homme le plus riche du monde pour dépenser sa fortune au rythme d’un million de dollars par jour, selon Oxfam.

« La situation est explosive. C’est une bombe à retardement, prévient-il. Si nous n’intervenons pas, elle explosera, parce que la société est très en colère », ajoute-t-il, citant le Brexit et la victoire de Donald Trump aux élections américaines. « Cette colère s’exprime encore de manière politique, mais elle pourrait devenir violente. Qui sait ? », prévient-il, fustigeant au passage les « politiciens qui profitent de la colère pour l’utiliser à mauvais escient ».« La concentration s’effectue à l’intérieur des pays. Même si vous construisez des murs, cela ne l’arrêtera pas », ironise-t-il, en allusion à la volonté de M. Trump de construire un mur à la frontière mexicaine pour empêcher l’arrivée de migrants.

Il n’y a pas que de l’égoïsme dans l’être humain. Il y a aussi de l’altruisme. Il faudrait créer des entreprises qui répondent aux problèmes des gens, qui ne font pas de l’argent pour elles-mêmes.

 

Devant cette situation, il appelle à corriger les défauts du capitalisme. « Il n’y a pas que de l’égoïsme dans l’être humain. Il y a aussi de l’altruisme, souligne-t-il. Il faudrait créer des entreprises qui répondent aux problèmes des gens, qui ne font pas de l’argent pour elles-mêmes. »

Autre défaut : « le système capitaliste nous fait croire que tout le monde doit travailler pour quelqu’un d’autre, que nous sommes tous des chercheurs d’emplois. Ce qui est faux. Nous sommes aussi des entrepreneurs, s’exclame-t-il. Quand vous travaillez pour quelqu’un d’autre, c’est une autre personne ou une société qui gagne de l’argent, mais les employés n’ont qu’un salaire. Si nous devenions tous des entrepreneurs, nous répartirions cette somme globale entre nous tous. »

Grâce à ces solutions, l’économie atteindrait, selon lui, les trois zéros qui figurent sur le titre de son livre : zéro pauvreté, zéro chômage et zéro émission carbone.

6 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 7 novembre 2017 21 h 42

    Une solution aux paradis fiscaux s'impose.

    La situation est urgente. Il faut que le gouvernement Trudeau ait le courage de légiférer, le plus vite possible, à fin de fermer les paradis fiscaux qui privent les coffres de l'état de milliards de dollars; des fonds nécessaires pour combler les urgences criantes dans les services publics. Des urgences criantes à cause de l'évasion fiscale dans les paradis fiscaux. Muhammad Yunus, récipient du prix Nobel, plaide pour une nouvelle économie basée ces trois zéros: zéro pauvreté, zéro chômage et zéro émission carbone.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 8 novembre 2017 09 h 36

      Si le peuple veut l’abolition des paradis fiscaux et plus généralement la justice fiscale, il lui faudra apprendre à voter pour des formations politiques de gauche.

      Il n’y a pas d’autres solutions.

    • Clermont Domingue - Abonné 8 novembre 2017 10 h 40

      Il faut aussi réserver quelques milliards pour nos voisins. La planète est maintenant un village.

      Quand les peuples verront-ils au-delà de leurs frontières?

      Quand les individus détourneront-ils leur regard de leur nombril?

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 8 novembre 2017 11 h 22

      M. Trudeau ne réalisera jamais votre vœux. Mais il vous promettra de le faire.

      Si le peuple canadien veut l’abolition de l'échappatoire crée par le gouvernement fédéral qui légalise le recours aux paradis fiscaux, il devra voter pour une formation politique de gauche.

      Il n’y a pas d’autres solutions.

  • Sylvie Lapointe - Abonnée 8 novembre 2017 08 h 57

    Demain

    Combattre ces montres directement, sur leur terrain, pourrait s'avérer extrêmement difficile. Il faudrait penser autrement.

    Cyril Dion, dans son livre et film DEMAIN, un nouveau monde en marche, est à ce chapitre très inspirant et démontre que bien des choses sont possibles pour bien des gens partout dans le monde avec un minimum de volonté et d'efforts dans le bon sens. Il serait pertinent que quiconque s'intéresse à une autre façon de voir les choses (agriculture, économie, éducation, éngergie, démocratie) ait l'occasion de lire ce livre, ce qui en plus nous remonte le moral car d'après les auteurs: partout dans le monde, des solutions existent.

  • Clermont Domingue - Abonné 8 novembre 2017 10 h 30

    11 septembre 2001?

    C'était de la violence.Dix-neuf jeunes gens instruits dans nos universités ont attaqué de front et fait tomber le symbole du capitalisme sauvage.

    Les Bushs et les Trumps n'ont pas compris.

    Le Donald semble prêt à affamer et même assassiner des milliers de Nord-Coréens
    pour défendre le système qui lui a procuré des milliards de dollars.

    Jusqu'à quand les religions justiront-elles les injustices des hommes?