Fragment: être technologique jusqu’à la mort

Le thanatologue et chef de l’entreprise Fragment, David Beaulieu, a créé l’objet connecté Concrete and Lightx pour faciliter le cheminement personnel du deuil. 
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le thanatologue et chef de l’entreprise Fragment, David Beaulieu, a créé l’objet connecté Concrete and Lightx pour faciliter le cheminement personnel du deuil. 

Le Québec regorge d’entrepreneurs passionnés qui tentent de mettre à profit une idée ou un concept novateurs. Chaque semaine, Le Devoir vous emmène à la rencontre de gens visionnaires, dont les ambitions pourraient transformer votre quotidien. Aujourd’hui, un thanatologue de Matane qui veut moderniser les rituels funéraires.

Comme dans l’émission américaine Six pieds sous terre, David Beaulieu habite au-dessus du salon funéraire qu’il possède à Matane. « Je baigne dans le milieu funéraire depuis toujours. J’ai rencontré des familles, j’ai organisé des funérailles… Le croque-mort classique », lance-t-il. Mais la comparaison s’arrête là pour cet entrepreneur de 36 ans, qui tente de repenser notre manière d’apprivoiser le départ d’un être cher en misant sur les technologies numériques.

Comme les enfants qui suivent les traces de leurs parents, David a marché dans celles des membres de sa famille, qui possèdent une dizaine de maisons funéraires en Gaspésie. Après avoir grandi dans le milieu funéraire et décroché un diplôme en thanatologie au cégep de Rosemont, il a pris les rênes d’une entreprise de pompes funèbres et a commencé à se poser des questions.

« Avec les années, je me suis mis à m’intéresser à l’aspect sociétal des rituels funéraires et à me demander ce qui ne fonctionne pas dans le domaine », explique-t-il.

« Je pense qu’on peut tous s’entendre sur le fait que les rituels funéraires ont peu évolué au fil des ans. Ça ne correspond plus vraiment à nos modes de vie actuels. […] On dirait que, depuis quelques décennies, ils sont restés pris dans le temps, figés dans leur façon d’être célébrés. »

Il a constaté qu’avec le rejet de l’Église catholique par une bonne partie de la population québécoise, plusieurs personnes ont tout simplement délaissé les rituels funéraires, ne trouvant plus leur compte dans les façons de faire traditionnelles. Certaines initiatives ont émergé pour « repeinturer les murs », illustre-t-il, mais sans grand succès. « J’ai réalisé que la technologie fait partie de nos vies et qu’elle doit faire partie de la manière avec laquelle on vit nos rituels funéraires. »

En fondant l’entreprise Fragment, en 2015, il a voulu, non pas réinventer, mais plutôt renouveler les façons de faire.

Deux produits

Le premier produit développé par la jeune compagnie, nommée Hommage social, est une plateforme Web et mobile qui permet de créer une vidéo-hommage de manière plus efficace. Les utilisateurs de la plateforme peuvent l’alimenter à distance, où qu’ils se trouvent sur la planète, afin de créer une vidéo qui couvre tous les aspects de la vie du défunt.

Avec cet outil, Fragment veut éviter que les hommages se limitent aux photos que la famille immédiate a ressorties des vieilles boîtes à chaussures, tout en offrant l’occasion à tous de se sentir interpellés par le rituel.

« En utilisant un canal de communication moderne, on réussit à ramener les gens à l’essence humaine du rituel funéraire, qui est de se réunir », soutient David Beaulieu.

L’entreprise a ensuite marqué un grand coup en présentant un prototype de son objet connecté Concrete and Light dans le cadre de la conférence South by Southwest de mars dernier, au Texas. Cette relique numérique faite de bois et de ciment interagit avec la personne qui s’en approche avec son appareil mobile : l’objet émet une lumière bleutée et lance l’application de Fragment, qui propose des articles sur le deuil ou des outils pour faciliter le cheminement personnel.

Prenant place derrière un petit kiosque, David n’avait pas d’attentes démesurées. Pendant qu’il faisait la promotion de petits objets qui s’illuminent, la NASA exposait des minisatellites et la combinaison spatiale de Neil Armstrong.

« Finalement, on s’est rendu compte qu’en présentant un objet physique qui touche un peu tout le monde, avec une technologie minimaliste, les visiteurs étaient intrigués et intéressés à en parler. »

Sa présence à Austin lui a permis de se rapprocher de l’agence montréalaise Sid Lee, avec laquelle il collabore depuis, mais surtout de comprendre que son concept résonne au sein de différentes cultures.

« L’idée d’avoir un objet lorsqu’on perd quelqu’un, c’est une manière naturelle de compenser la présence physique, note l’entrepreneur. Ce sont des comportements humains qu’on n’a pas inventés. Ça existe depuis toujours. »

Plus qu’un gadget

La plateforme de Fragment commence à se faire connaître par l’entremise des salons funéraires, tandis que l’objet connecté doit encore être peaufiné avant de passer à l’étape de la commercialisation. Fragment a donc du pain sur la planche, mais elle ne veut pas en rester là. Sans dévoiler ses intentions, l’entreprise promet d’autres produits permettant de dépoussiérer les rituels funéraires.

David Beaulieu sait très bien que l’intégration des technologies numériques dans le processus de deuil ne plaira pas à tous, mais il croit que le virage est inévitable. « C’est vrai que les médias sociaux sont des outils qui ne rapprochent pas toujours les gens et qu’il y a des effets pervers avec la technologie, mais nous sommes obligés d’accepter que ça fait maintenant partie de notre mode de vie, affirme-t-il. Si ça prend l’utilisation des technologies pour que les gens comprennent la nécessité des rituels funéraires, je pense qu’on atteint notre but. »

Il est également conscient du fait que la ligne est mince entre l’outil utile et le gadget technologique. Pour Fragment, il s’agit en quelque sorte de la ligne entre la vie et la mort. « Il faut toujours que nos produits soient liés à l’essence humaine des rituels funéraires. Est-ce que ça s’inscrit dans un processus humain ? Si oui, faisons-le, sinon, ce n’est pas pertinent, dit-il. Si notre produit n’est rien de plus qu’une bébelle, ça n’existera pas longtemps. »