Vers des stratégies d'investissement à plus long terme?

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Selon un sondage, 87% des cadres supérieurs affirmaient subir de fortes pressions pour générer des résultats financiers dans les deux années qui suivaient.
Photo: iStock Selon un sondage, 87% des cadres supérieurs affirmaient subir de fortes pressions pour générer des résultats financiers dans les deux années qui suivaient.

Ce texte fait partie du cahier spécial Investissement responsable

Le milieu financier regarde-t-il plus loin que le prochain trimestre ? De plus en plus, remarque Michael Jantzi, président directeur général de Sustainalytics, une firme de référence au Canada dans le domaine de l’investissement responsable depuis vingt-cinq ans. Dans les cinq dernières années, il a remarqué que des joueurs de ce secteur commencent à adopter des stratégies à plus long terme.

« Pendant longtemps, le monde de l’investissement a perdu de vue ce en quoi il consistait à l’origine, soit de créer de la valeur et, à plus long terme, transformer de l’épargne en richesse, rappelle-t-il en entrevue téléphonique depuis Toronto. C’était vraiment concentré sur une culture du courtage [trading]. »

Mais le vent semble tourner. « La conscience du long terme est beaucoup plus aiguë qu’elle ne l’a été dans les années antérieures, juge aujourd’hui Daniel Simard, directeur général de Bâtirente, le système de retraite de la CSN spécialisé dans l’investissement responsable. C’est peut-être la crise financière de 2008 qui a été le déclencheur. » Selon lui, on a alors pris conscience des dangers qu’il y a à regarder à trop court terme.

Depuis, certains acteurs ont soulevé le problème et ont entrepris une recherche de solutions. En 2013, le cabinet McKinsey et l’Office d’investissement du régime de pensions du Canada ont créé l’initiative Focusing Capital on the Long Term (FCLT), une plateforme de réflexion sur cet enjeu. En 2016, ils ont créé, en association avec BlackRock, Tata Sons et The Dow Chemical Company, un organisme sans but lucratif, nommé FCLT Global, dont la mission consiste à développer des outils et des approches pour encourager une vision à long terme dans les décisions d’affaires et d’investissement. Selon un sondage réalisé cette année-là par McKinsey, 87 % des cadres supérieurs affirmaient subir de fortes pressions pour générer des résultats financiers dans les deux années qui suivaient.

Revoir la réglementation

M. Jantzi souligne que ce changement de perspective a d’abord émergé des propriétaires d’actifs, qui ont commencé par clarifier leur horizon ou leurs promesses relativement à leurs régimes de retraite. Un signal a ainsi été envoyé aux gestionnaires, qui sont ainsi amenés à davantage prendre en compte les enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance dans leurs choix de titres et de placements, en raison des risques auxquels ils peuvent exposer le portefeuille sur plusieurs années. De plus, ils sont poussés à évaluer les titres sur un cycle de trois à cinq ans plutôt que sur la base d’un trimestre.

« Ils doivent mettre en place des procédures et des politiques qui renforcent les comportements à long terme, indique Michael Jantzi. Vous ne pouvez pas dire que vous faites des investissements à long terme et donner des primes aux gestionnaires de portefeuilles selon les performances trimestrielles. Ça ne fonctionne pas. Donc nous commençons à voir des structures de rémunération et de compensation, chez les gestionnaires, qui récompensent la performance à long terme. »

Ces derniers adoptent ainsi de nouvelles mesures pour obtenir les mandats des propriétaires d’actifs préoccupés par ces questions. « On a beaucoup d’appétit pour des gestionnaires avec qui on va avoir un faible roulement de portefeuille, indique Daniel Simard, au sujet de l’approche de Bâtirente. On ne veut pas que ce soit géré à la manière d’un hedge fund [un fonds spéculatif qui entre et sort rapidement sur le marché boursier]. Puis les processus décisionnels doivent être basés sur le fait que, lorsqu’on entre dans une société, on veut construire une relation à long terme avec elle. »

Michael Jantzi souligne le rôle que la réglementation pourrait aussi jouer pour encourager le milieu financier à viser des objectifs sur un horizon plus lointain. Il donne en exemple le cas de l’Union européenne, qui a revu en 2016, sa directive concernant les activités et la surveillance des institutions de retraite professionnelles, afin d’encourager explicitement les fonds de pension à investir à long terme dans des activités économiques qui stimulent la croissance et l’emploi.

Au Canada, M. Jantzi aimerait que la réglementation concernant l’obligation fiduciaire soit revue, de façon à ce qu’elle garantisse les rendements à long terme pour les investisseurs soucieux de cette question. « Il s’agit de comptabiliser tous les risques et les opportunités qui peuvent avoir une incidence sur les promesses au sujet des retraites. » Une mesure qui obligerait ainsi les gestionnaires à se pencher sur les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance.