CSeries: notre génie est sauf, dit Couillard

Dépeint sous les traits d’un « naïf » et d’un « perdant » par ses adversaires politiques, Philippe Couillard s’est évertué mardi à dissiper l’impression que la CSeries — dans laquelle l’État québécois a investi pas moins de 1,3 milliard de dollars — a été cédée à Airbus pour rien. La prise de contrôle du fleuron québécois par le géant de l’aéronautique éloigne la menace qui pesait jusqu’à aujourd’hui sur les emplois « de grande qualité » des milliers de travailleurs à pied d’oeuvre sur la chaîne de fabrication de l’avion… jusqu’en 2041. Ce n’est pas rien, a dit froidement le premier ministre.

Néanmoins, M. Couillard doute toujours de voir l’État québécois récupérer la mise de 1,3 milliard faite par Investissement Québec (IQ) pour mettre la main sur 49,5 % de Société en commandite Avions CSeries (SCACS) en octobre 2015. La part d’IQ s’est rétrécie considérablement au cours des dernières semaines en raison de l’injection de nouveaux capitaux par Bombardier, puis, lundi, de l’entrée en scène d’Airbus. Elle est désormais de 19 %. « Les chances de le récupérer [le 1,3 milliard] sont [toutefois] beaucoup plus élevées qu’elles ne l’étaient il y a quelques jours », a fait valoir le chef du gouvernement.

Le « partenariat stratégique » noué par Bombardier et Airbus constitue, selon M. Couillard, une « nouvelle positive pour le Québec ». Pour assurer la survie de la CSeries, « c’est un geste qu’il fallait faire », a-t-il martelé, précisant du même souffle que la vente des appareils de la CSeries a été « difficile » au fil des derniers mois. La multinationale Airbus ? qui est solidement implantée dans une soixante d’États ? trouvera des débouchés aux avions conçus au Québec, est-il persuadé. « Notre fleuron, notre créativité, notre génie québécois vont voler partout dans le monde », a-t-il insisté.


Voyez la réaction du premier ministre Philippe Couillard

 

 

Le chef de l’opposition officielle, Jean-François Lisée, a prié M. Couillard de cesser de « fanfaronner » moins de 24 heures après la conclusion du partenariat entre Bombardier et Airbus. M. Lisée s’indigne de voir « le fruit de plus de 10 ans de travail du génie québécois » donné à un concurrent de Bombardier « en échange de zéro euro, zéro dollar, zéro kopeck ». « Si Bombardier a signé cette entente-là, c’est parce qu’elle n’avait pas le choix », a soutenu le chef péquiste, précisant que la « faiblesse » de la CSeries « tire son origine » de l’injection de 1,3 milliard d’IQ non pas dans le consortium de Bombardier, mais dans le programme de la CSeries, ce qui a été perçu à tort ou à raison comme une subvention étatique.

Voyez la réaction du chef péquiste Jean-François Lisée

 

 

D’ailleurs, le chef caquiste, François Legault, demande à la vérificatrice générale du Québec, Guylaine Leclerc, d’évaluer la valeur marchande du placement effectué par IQ il y a deux ans. « M. Couillard a misé 1,3 milliard de notre argent sur cette Série C et, malheureusement, il a perdu. Si j’étais à la place de M. Couillard, je serais déçu en tabarnouche », a affirmé M. Legault non sans savoir que la participation d’IQ pourra être achetée à la valeur au marché en 2023. « Pensez-vous qu’Airbus va s’arranger pour que la valeur marchande soit très élevée en 2023 ? » a demandé le cofondateur d’Air Transat. « Il faut avoir fait des affaires un peu dans la vie pour comprendre. » Le chef caquiste a dit espérer que le chef libéral paiera chèrement cette « erreur grave » lors des prochaines élections générales.

Voyez la réaction du chef caquiste François Legault

 

 

Changement de ton

Le premier ministre a adouci le ton depuis son allocution devant les employés de Bombardier à Mirabel. « Chaque avion qui sort d’ici est un message à Boeing et à M. Trump », avait-il lancé fin septembre, tout en se disant « fier en tabarnouche » de la CSeries. Il dit aujourd’hui avoir donné le feu vert au transfert du programme à Airbus, dont le siège social est basé à Amsterdam, « avant tout [pour] protéger les emplois » ébranlés par le vent de protectionnisme en provenance des États-Unis. « C’est la nouvelle réalité américaine. Je dirais même que ça dépasse le parti [républicain] de M. Trump », a-t-il expliqué.

Il n’a pas pour autant manqué de souligner, en chambre, que « l’action de Bombardier est en hausse, celle d’Airbus est en hausse [tandis que] celle de Boeing va vers le bas ». « C’est la réponse du Québec à ceux qui veulent freiner la créativité québécoise ! » s’est exclamé M. Couillard, tout en montrant du doigt Boeing.

En effet, l’arrivée d’Airbus dans le poste de pilotage de l’avion de 100 à 150 sièges a été à l’origine de la plus grosse poussée boursière des dernières années pour Bombardier.

M. Couillard a aussi minimisé l’importance de la nouvelle chaîne de montage qui sera mise sur pied par Airbus à Mobile (Alabama) afin d’assembler des appareils de la CSeries destinés à des compagnies aériennes américaines — Delta, par exemple — à l’abri des droits compensateurs et des droits antidumping du gouvernement Trump. « On va probablement tripler ou même plus la capacité de production de la ligne de Mirabel », a-t-il prédit à un an des élections générales.

La propriété de la CSeries passe entre les mains d’Airbus, mais la production de l’appareil, son assemblage et sa propriété intellectuelle resteront au Canada, a martelé Ottawa. Ce qui protégera les emplois, mais permettra aussi en outre d’en créer d’autres, puisque le siège social mondial de la CSeries sera à Mirabel, a argué le ministre fédéral de l’Innovation, Navdeep Bains. L’entente de principe entre les deux avionneurs prévoit que seul l’assemblage des avions destinés au marché américain se fasse en Alabama — le reste se ferait à Mirabel, selon Ottawa. M. Bains anticipe, tout comme M. Couillard, d’« énormes possibilités de vente et de prévisibilité […] dans une industrie qui a beaucoup de potentiel de croissance ».

Le Bloc québécois reproche au gouvernement fédéral de ne pas avoir empêché la prise de contrôle de la CSeries par Airbus.

Au Parti conservateur, Maxime Bernier a réclamé que le ministre, avant même d’approuver l’entente entre Airbus et Bombardier, « se fasse rembourser tout de suite » le prêt consenti au programme de la CSeries, car désormais « on se trouve à financer une compagnie étrangère ». Ottawa récupérera bel et bien les 120 millions versés pour la CSeries, a dit le ministre Bains, mais en vertu de l’échéancier préétabli, qui est secret.

Le Québec Inc. renonce à son rêve de voir Bombardier jouer dans les ligues majeures aux côtés d’Airbus et de Boeing. « On aurait rêvé que Bombardier devienne aussi gros que Boeing et Airbus, mais, en pratique, ça ne pouvait pas se produire. C’était impossible », a concédé M. Couillard.

Le développement de la CSeries dans l’arrière-cour de Boeing avait dès le début les allures d’une opération kamikaze de la part de Bombardier aux yeux de François Legault. « En tout cas, moi, je n’aurais pas mis de mon argent personnel pour aller me battre contre le 737. »

Avec Marie Vastel

30 commentaires

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  • Gilles Bonin - Abonné 18 octobre 2017 01 h 26

    Oh! là...

    Oh! là, M. Couillard. Ne vous drapez pas en sauveur de notre génie. Après les dérives des Beaudoin (incidemment encouragées par vous et vos affidés libéraux), il ne s'agit que d'un sauvetage - et certainement une remise en ordre: sauver ce qui reste et peut encore l'être d'abord en aéronautique (dont la C-Series); c'est aussi un rappel à l'ordre à Bombardier en général ui souffre en plus enplus de faiblesses de fiabilité dans la qualité et le respect des échéanciers, notamment dans la production de som matérielroulant. Le génie sera d'en sortir revigoré et gagnant... C'est possible ?

  • Denis Paquette - Abonné 18 octobre 2017 01 h 32

    une étape a la fois

    la vie est faite de multi circonstancesnous avons reussi a faire un avion qui sera sans doute le coqueluche de demain mais peut être que ca ne suffisait pas,nous avions devant nous un adversaire super puissant même s'ils ne font ce type d'appareils, il savent bien qu'un jour le marché aura de besoin un jour, de ce type d'appareille, en firme dominante ils ont compris qu'il ne fallait pas laisser émerger cette nouvelle appareille du moins dans le marché actuel, le réflexe de Bombardier a été alors de se tourner vers une autre firme qui pourrait accepter de parenner la CSérie,il ont trouvé chez Airbus ce partenaire,enfin qui pour le moment permet au projet d'évoluer,il est évident que cette fusion n'est pas gratis, mais ne dit-on pas que celui qui risque rien, a peut de chance de l'emporter,ne dit-on pas également que les grandes batailles se gagnent une bataille a la fois, cette firme étant plus ouverte a une ouverture, Bombardier a decidé d'y tenter sa chance, en fait que savons nous de l'avenir

    • Danièle Jeannotte - Abonnée 18 octobre 2017 08 h 37

      La prohaine fois que vous aurez besoin d'un service médical ou autre de la part du gouvernement et qu'on vous le refusera sous prétexte de coupures, pensez à la montagne de dollars engloutie dans cette entreprise négligente et mal gérée qui savait qu'elle pouvait toujours compter sur les fonds publics pour la tirer d'affaire et dont les administrateurs s'en sont mis et continueront de s'en mettre plein les poches à nos dépens. Et tant qu'à y être, pourquoi ne pas faire l'acquisition d'un correcteur d'orthographe?

  • Robert Lauzon - Abonné 18 octobre 2017 03 h 07

    Avec les PLQuistes, le Québec ne vole pas haut!

    1,3 millards, pffft, envolés, "gone with the wind", dans les mains du puissant concurrent de Bombardier. Tout cet argent pris aux Quéecois au moyen, entre autres, de sauvages coupures en santé et en éducation, détruisant ainsi acquis sociaux, fonds de retraite et espoirs d'avenir meilleur. Franchement, y vole pas haut ce gouvernement-là!

    Et pourtant, le Québec peut et mérite tellement mieux!

    • Christian Méthot - Inscrit 18 octobre 2017 10 h 03

      Non, l'argent des contribuables du Québec ne s'est pas volatilisé. Il est investi dans la CSeries. Lorsque Airbus rachètera l'ensemble du programme de la CSeries dans quelques années, comme cela est prévu, il rachètera aussi la part du gouvernement du Québec.

      L'argent retournera donc dans les coffres de l'État.

    • Cyril Dionne - Abonné 18 octobre 2017 17 h 13

      Christian,

      L'argent des contribuables est parti. Lorsque Airbus invoquera quelque soit les raisons, les contribuables québécois seront les grands perdants. Ils ont déjà perdu plus de 50% de la valeur de leur investissement. Huit milliards plus tard, rien ne demeure au Québec à part des manufactures qui vont fermées et un siège social qui n’existe plus. Bravo les champions.

      Honte à ce gouvernement libéral. Bombardier devra se résigner à fabriquer des « ski-dos ».

    • Robert Lauzon - Abonné 19 octobre 2017 12 h 09

      Monsieur Méthot,

      L'investissement du Québec qui devait supporter le développement de l'industrie aéronautique québécois sert maintenant les intérêts des États français, allemand et espagnol. Pensez-vous vraiment que nous en aurons pour notre argent? Airbus est un concurrent direct à la "C-series" elle vient de prendre le contrôle de son adversaire, le pire est donc à craindre. Penser que tout se fera au bénéfice du Québec relève de l'incompétence, de la naïveté et de l'idiotie.

  • Yves Côté - Abonné 18 octobre 2017 04 h 23

    Et dire...

    Et dire que nous avions réussi à surmonter cette mentalité qui faisait de nous des locataires à vie dans notre propre pays !
    Au point de croire que pour rien au monde, les générations des plus jeunes n'y reviendraient plus jamais.
    Quelle régression sociale et culturelle que d'entendre celui-là qui se trouve (par cette lacune évidente de démocratie qu'aucun gouvernement avant n'a eu le courage de corriger) au poste de premier ministre du Québec...
    Et quelle déception que de constater à la lecture et au discours de certains que pour eux, les choses sont ainsi mieux qu'elles étaient pour les Québécois.
    Chasser le colonisé chez quelques-uns et il reviendra en courant pour les convaincre que nous ne pouvons qu'être des médiocres, des serviteurs et que tel est notre destin.

    On n'est pas sorti du bois, mes amis.
    Faut en croire que dans le bois, on y trouve tout du confort nécessaire aux plus conservateurs des nôtres ?
    Qu'avons-nous donc donné à avaler à nos enfants et petits-enfants, pour que plusieurs d'eux préfèrent se ratatiner dans l'engourdissement de leurs vies plutôt que l'épanouissement dans la révolte nécessaire à la liberté ?
    N'est-il pas grand temps que l'électrochoc des consciences survienne au Québec pour remplacer l'anesthésie consumériste dans laquelle nous sommes en train de mourir, et ce au plus grand plaisir de nos bons canadian friends ?
    La vallée des avalés en point d'orgue d'ambition nationale et collective pour une bande de caves qui n'est toujours pas tannée de mourir...?

    Allez, Tourlou quand même !

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 18 octobre 2017 12 h 26

      @ YC Voilà un bon coup de gueule comme je les aime ...
      N'accrochez pas vos patins...

  • Stephen Aird - Abonné 18 octobre 2017 05 h 53

    Ah les lunettes roses

    Je suis heureux de lire la constance avec laquelle Le Devoir endosse les choix et les dires du gouvernement en place. Vive la République de bananes qu'est devenu le Québec après 15 ans de régime libéral. C'est sans doute ce à quoi Monique et John James faisaient référence en prédisant la réingénirie de l'État. Serait pas étonné qu'ils aient comsulté SNC à ce sujet.