Les multiples casse-tête de la Banque du Canada

Stephen Poloz dans une salle de conférence de la Banque du Canada, à Ottawa
Photo: Jack Wright Le Devoir Stephen Poloz dans une salle de conférence de la Banque du Canada, à Ottawa

La Banque du Canada en a plein les bras, diront certains. Ayant décrété mercredi la première hausse du taux directeur depuis 2010, qui passe de 0,50 à 0,75 % en raison notamment de la vigueur de l’économie, elle a devant elle des variables de taille à surveiller. Hormis l’inflation, qu’elle voit graduellement monter vers sa cible de 2 %, il y a la renégociation prochaine de l’Accord de libre-échange nord-américain, mais aussi l’endettement des ménages, déjà élevé. Sa décision, attendue par une majorité de spécialistes, est la bonne, dit-elle.

L’impact des mouvements du taux directeur sur les ménages n’est pas particulièrement facile à calculer. À quel point leur endettement deviendra-t-il véritablement problématique pour l’économie ? « On ne le sait pas vraiment », dit le gouverneur de la Banque du Canada, Stephen Poloz, qui a reçu Le Devoir dans ses bureaux mercredi. « Les gens de mon équipe me rappellent parfois que la vaste majorité des Canadiens n’ont pas de prêt hypothécaire. Ils ont fini de le rembourser. Eux, c’est l’autre partie de l’équation, c’est-à-dire les gens pour qui une hausse des taux entraîne une hausse de valeur sur leurs actifs. La réaction de l’économie, c’est un mélange de tout ce monde-là. Ce n’est pas si simple. »

Alors que la Banque se préoccupe depuis des années de la hausse de l’endettement des ménages, le directeur parlementaire du budget (DPB) a récemment estimé que la remontée des taux d’ici l’an prochain allait mettre davantage de pression sur eux. D’ici 2021, selon le DPB, le ratio des paiements d’intérêts au revenu disponible passerait de 14,2 % à 16,3 %. Moyenne historique : 13 %. Ces jours-ci, toutefois, l’économie carbure et l’inflation devrait repartir à la hausse. D’où l’ajustement du taux directeur.

Cette prise en considération d’une multitude de facteurs et de variables, à une échelle si grande que certaines institutions sont incapables d’en estimer les impacts en profondeur, faute de ressources, illustre parfaitement le rôle de la Banque. Un travail d’analyse interminable et dont les conséquences — augmenter, réduire ou laisser tel quel le coût d’emprunts — finissent par percoler jusque dans l’économie de tous les jours.

Demandez-lui ce qui le surprend le plus jusqu’ici — il a franchi en novembre 2016 la première moitié de son mandat — et Stephen Poloz évoque notamment les enjeux de communication qui accompagnent les annonces. « Le travail que j’accorde aux métaphores, par exemple, c’est exactement ça. C’est d’essayer d’aider tous les Canadiens à évaluer notre rôle, et qu’ils n’y pensent pas tout simplement du point de vue de “pourquoi vous ne pouvez pas juste faire ceci ou cela ?”. » D’où l’usage, au fil des ans, de la cuisson d’une sauce à spaghetti, des cartes de hockey et de la navigation maritime pour illustrer ses arguments.

Tableau blanc


La Banque du Canada ne fonctionne pas comme la Réserve fédérale américaine, ce qui s’explique en partie par la structure interne de celle-ci. Alors que la Fed publie des communiqués qui ne comportent que très peu de changements d’une décision à l’autre, ce qui peut faciliter l’analyse, mais entraîne chez les économistes une obsession étonnante sur le choix des adjectifs ambigus, la banque centrale canadienne opte plutôt pour le « tableau blanc », dit M. Poloz. Les membres de l’équipe de direction sont chacun invités à décrire les enjeux les plus importants, et peu à peu, la description de l’économie et des risques se définissent. « Nous procédons comme ça parce que le monde change, l’histoire change. Cette discipline a quelque chose de positif. Elle vous force à pousser la réflexion. »

Un des préjugés qui circulent au sujet de la Banque du Canada, dit M. Poloz, c’est l’idée voulant que le travail de l’institution est un « exercice mécanique ». « Au Musée de la Banque [qui a ouvert ses portes le 1er juillet dernier], on a conçu un jeu vidéo dans lequel on conduit une fusée, et on y retrouve des astéroïdes déflationnistes, des planètes inflationnistes, etc. Ça saisit bien l’idée qu’il est difficile de voir vraiment ce qui s’en vient, qu’il faut s’ajuster à l’avance et que les choses ne réagissent pas instantanément. »

Le passage du temps

Lorsque M. Poloz est entré en fonction, en juin 2013, le souvenir de la crise financière était encore frais, mais l’économie canadienne prenait du mieux. Après une croissance de 1,7 % en 2012, le PIB se dirigeait vers un gain de 2 % en 2013. Ce qui le surprend depuis le début de son mandat, c’est le temps. « Le temps qu’il a fallu pour se rendre à aujourd’hui, dit-il. Je pensais, il y a quatre ans, que l’économie était sur les rails pour se rendre au point où elle se trouve aujourd’hui. » Entre-temps, il y a eu la chute des cours du pétrole et les toussotements de l’économie mondiale. « Je pense que tous les économistes sont médusés par la lenteur des ajustements post-crise financière. »

La renégociation de l’ALENA, qui commencera le 7 août, selon le Mexique, sera « potentiellement très importante », selon lui. « Pour un prévisionniste, c’est la partie épeurante. Mais en pratique, il faudrait voir les détails. Certaines choses vont changer, d’autres pas. » Tout changement pourrait entraîner de multiples scénarios. « Ça va varier de compagnie en compagnie, de consommateur en consommateur. » Sans compter les effets à court terme comme à long terme. Cet enjeu du commerce extérieur est au coeur de ses préoccupations. « Les exportations sont un élément vital de notre économie. »

 

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