L’heure de vérité pour le géant des cimenteries Lafarge-Holcim?

L’entreprise Lafarge-Holcim est contrôlée par quatre grands actionnaires, dont le Groupe Bruxelles Lambert, composé du capital du Belge Albert Frère et de Power Corporation de la famille canadienne Desmarais.
Photo: Jacques Demarthon Agence France-Presse L’entreprise Lafarge-Holcim est contrôlée par quatre grands actionnaires, dont le Groupe Bruxelles Lambert, composé du capital du Belge Albert Frère et de Power Corporation de la famille canadienne Desmarais.

À Zurich, sur le coup de 14 h mercredi, le président de la plus grande cimenterie du monde, Lafarge-Holcim, a tenté une fois de plus de mettre derrière lui des accusations de financement d’activités terroristes en Syrie jusqu’en 2014 à l’occasion de son assemblée générale.

« Ce chapitre est clos, a dit Beat Hess, le président du groupe. Le fardeau du passé est maintenant écarté. » Mais de fortes tensions demeurent autour du géant de la construction.

Au moment même où le président se voulait rassurant, des informations publiées par le quotidien en ligne Médiapart indiquaient que c’est le directeur de la sécurité de la cimenterie lui-même qui échangeait quotidiennement avec l’usine en Syrie.

Cet homme, Jean-Claude Veillard, fut candidat pour le Front national aux dernières élections municipales et est un « fervent soutien » de Marine Le Pen, laquelle promet paradoxalement de lutter contre le terrorisme.

Selon Médiapart, qui cite plusieurs documents à charge, la collaboration de Lafarge-Holcim avec le groupe État islamique avait conduit à divers appuis financiers en faveur du groupe terroriste : « achat de pétrole, dont la production était contrôlée par l’EI, fourniture de camions de ciment et paiement d’une taxe pour assurer le passage et la sécurité des employés de l’entreprise en Syrie ».

Parmi les groupes qui ont bénéficié de l’argent du géant en Syrie pour assurer le maintien de ses activités, on compte l’organisation État islamique, la branche syrienne d’al-Qaïda et le Front al-Nosra.

Presque bicentenaire, la compagnie franco-suisse Lafarge-Holcim, le plus important cimentier de la planète, a reconnu en partie avoir versé des commissions en Syrie à différents groupes terroristes afin d’y maintenir ses affaires à la cimenterie de Jalabiya, située à 150 km au nord d’Alep.

Absolution

L’augmentation des dividendes de 33 % cette année ne semble pas à la veille de faire taire la grogne qui monte contre l’entreprise.

Au moment où l’entreprise tenait à Zurich son assemblée générale mercredi, une organisation humanitaire suisse, Bread for All, a dénoncé pour sa part le travail allégué d’enfants dans une carrière de Lafarge en Ouganda.

Cette exploitation d’enfants, à raison de deux euros par jour, avait déjà été dénoncée par le passé. Le géant de la construction affirmait en mars au quotidien Le Monde qu’il s’approvisionnait en Ouganda auprès d’entreprises qui ont « des permis d’exploitation minière valides et respectant le droit du travail ougandais ». Plus de 30 % des enfants de moins de 14 ans sont envoyés au travail dans ce pays.

Le fonds suisse Ethos a décidé de recommander aux actionnaires qu’il représente de ne pas absoudre les membres actuels du conseil d’administration de Lafarge-Holcim. Pour le président d’Ethos, Vincent Kaufmann, cité par le journal français Challenges, « il est vraiment étonnant de voir tous les anciens administrateurs de Lafarge à l’époque des faits siéger encore aujourd’hui au conseil d’administration du groupe ».

Il regrette notamment que le Canadien Paul Desmarais fils, de Power Corporation, siège toujours au conseil d’administration.

« Le mandat de Bruno Lafont ne sera pas renouvelé cette année, mais les représentants du Groupe belge Bruxelles Lambert, deuxième actionnaire de Lafarge-Holcim, Gérard Lamarche et Paul Desmarais fils, ou le troisième actionnaire, l’Égyptien Nassef Sawiris, sont toujours là », a-t-il regretté.

Selon le fonds Ethos, les actifs de Lafarge-Holcim ont été « dégradés à “négatif”, selon notre “rating” de responsabilité sociale et environnementale des entreprises ».

L’entreprise Lafarge-Holcim est contrôlée par quatre grands actionnaires, dont le Groupe Bruxelles Lambert (9,43 %), composé du capital du Belge Albert Frère et de Power Corporation, de la famille canadienne Desmarais. Paul Desmarais fils compte ainsi parmi les plus influents des quatorze membres du conseil d’administration de l’entreprise.

Les autres grands actionnaires du cimentier sont l’héritier suisse Thomas Schmidheiny (11,4 %) et Nassef Sawiris (5 %), un Égyptien considéré comme l’un des hommes les plus riches de l’Afrique par le magazine Forbes.

Jointe par Le Devoir, l’assistante de Paul Desmarais fils, Lucie Thibault, a affirmé « ne pas avoir d’information à donner ». Par ailleurs, le chef du contentieux de Power Corporation, Stéphane Lemay, estime qu’il s’agit seulement d’« une participation minoritaire et indirecte de Power ».

Pour calmer le jeu, Lafarge-Holcim avait annoncé fin avril que son patron, Éric Olsen, allait quitter ses fonctions le 15 juillet prochain. Mais l’entreprise a alors précisé qu’il n’était « ni responsable ni pouvant être considéré comme informé » des « actes répréhensibles » du groupe en Syrie.

Le géant du ciment avait ainsi tenté de cristalliser la grogne autour de son patron, dont le salaire pour 2016 avait été hissé à 12,38 millions de dollars.

Politique béton

Au début de 2017, à l’occasion de l’élection de Donald Trump, Lafarge-Holcim avait affirmé « ne pas faire de politique ». Mais interrogée par l’AFP quant à sa possible implication dans la construction d’un mur anti-immigrants à la frontière mexicaine, l’entreprise avait manifesté son intérêt pour cette construction. Lafarge-Holcim se disait alors « prête à fournir [ses] matériaux de construction pour tous types de projets d’infrastructures aux États-Unis ».

Cette déclaration lui a valu une mise en garde sévère du ministre des Affaires étrangères français, puis du président de la France lui-même. Ce dernier a enjoint au cimentier de prendre ses distances d’un projet pareil.

Si Lafarge-Holcim a officiellement cessé ses activités en Syrie à la suite du scandale suscité par son implication dans le financement de groupes terroristes, elle demeure aujourd’hui, selon le rapport 2016 de Transparency International, présente dans plusieurs États considérés à risque du point de vue de la corruption. L’entreprise est notamment présente en Irak, au Nigeria, en Ouganda et au Zimbabwe.

En Amérique du Nord, Lafarge-Holcim est bien installée, notamment au Québec et en Ontario. L’entreprise emploie environ 3000 personnes au Canada. La direction des communications de Lafarge-Holcim dans l’est du Canada n’avait pas rappelé Le Devoir au moment d’écrire ces lignes.

6 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 4 mai 2017 07 h 36

    Total

    Ça ressemble tellement à ce que dit Alain Deneault dans son livre «De quoi Total est-elle la somme»...

  • Denis Paquette - Abonné 4 mai 2017 08 h 20

    les révolutions sont toujours le produit de soubresaults sociales

    Un bel exemple de la collusion d'une multinationle et le terrorisme, si vous croyez que le terrorisme est seulement une affaire de musulmans radicaux, détrompez-vous, ma conviction est que les multinationales y ont toujours joués un rôle important, ne dit-on pas que les Teamsters ont jouer un rôle important dans la mort d'Allende et de John Kennedy, est-ce que vous pensez que dans l'élection de Donald Trump, il, n'y a pas des intérets financiers important, que les grandes banques qui se sont compromis en 2008, n'y sont pas pour quelque chose, il serait interessant de savoir si les cardinaux quatoliques y sont également pour quelque chose, n'y a-t-il pas une révolution larvée a Rome, il y a seulement les naifs qui croient que les révolutions sont le produit d'un seul être, les revolutions sont toujours le produit de soubresaults sociales

  • Denis Paquette - Abonné 4 mai 2017 08 h 31

    l'homme honnete est souvent un incident de parcours comme d'ailleurs le truant

    Merci monsieur David de nous faire comprendre, que le monde est plus complexe généralement que l'on le croit, que les crises sont souvent l'état normale des , que la paix est toujours presque de la naiveté, dont on a du mal a y croire, les humains ne changeant pas véritablement, l'homme honnete étant souvent un insident de parcours

  • Brigitte Garneau - Abonnée 4 mai 2017 10 h 33

    Tout simplement scandaleux!

    «Cette exploitation d'enfants à raison de deux euros par jour...Plus de 30% des enfants de moins de 14 ans sont envoyés au travail dans ce pays...Le géant du ciment avait ainsi tenté de cristalliser la grogne autour de son patron, dont le salaire pour 2016 avait été hissé à 12,38 millions de dollars...Lafarge Holcim avait manifesté son intérêt pour cette construction (mur anti-immigrants aux États-Unis). L'entreprise est présente dans plusieurs États considérés à risque du point de vue de la corruption (Irak, Nigeria, Ouganda, Zimbabwe).» N'en jetez plus la cour est pleine! Je me demande bien comment se sentent les 3000 personnes employées au Canada...assez mal pour se mettre un sac de papier brun sur la tête. Honte à la famille Desmarais!

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 4 mai 2017 13 h 42

      Regle général l'honneteté n'enrichit pas.La philantropie permet des s'
      acheter des indulgences et du bien-paraitre mais n'efface rien.

  • Johanne - Abonnée 4 mai 2017 11 h 03

    Opportunisme sans frontière

    La présente nouvelle éveille en moi un souvenir :
    lorsqu'après l'incendie de BPC de St-Amable,
    la direction de la Cimenterie Ciment St-Laurent (Joliette)
    bien que pas encore la propriété de Ciment Laffarge,
    a annoncé à la population de Joliette
    vouloir utiliser les huiles contaminées aux BPC stockées au Québec
    -incidemment un fuel gratis -
    pour alimenter et chauffer ses hauts fourneaux
    dont les produits de combustion incomplète (furane et dyoxine)
    allaient se répandre sur Joliette
    et l'école Thérèse Martin,
    gigantesque polyvalente située au pied même
    du site de Ciment St-Laurent.

    On savait déjà que les veaux nés des vaches
    pacageant sur les terres des fermes avoisinant
    le site de la cimenterie Ciment St-Laurent,
    naissaient avec de difformités jamais vues,
    et ce,
    avant même le projet socialement hyper controversé
    de combustion de BPC.


    On apprend aujourd'hui
    que le président de la République
    a dû y aller de son veto
    histoire de freiner l'insatiable appétit
    de lucre du conglomérat franco-suisse
    lorgnant vers la frontière mexicaino-américaine.

    On apprend aussi
    que le conglomérat attise le feu en Syrie.

    WTF, et quoi encore?