Ottawa n’est pas pressé de privatiser les aéroports

Selon une analyse récemment publiée par l’institut C.D. Howe, la valeur d’Aéroports de Montréal se situe entre 1,3 et 2,9 milliards.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Selon une analyse récemment publiée par l’institut C.D. Howe, la valeur d’Aéroports de Montréal se situe entre 1,3 et 2,9 milliards.

Vue comme un élément potentiel du budget Trudeau présenté cette semaine, la privatisation des aéroports a brillé par son absence. Si Ottawa n’ose pas encore faire son lit, c’est peut-être pour une raison fort simple : la mise en vente d’infrastructures aussi névralgiques, que des pays européens ont déjà effectuée, est une opération complexe.

En matière de privatisation, le gouvernement fédéral a une feuille de route bien remplie. Au cours des années 1980 et 1990 qui marquent la grande époque, une trentaine d’actifs, d’investissements et de sociétés de la Couronne sont mis en vente. Air Canada, Canadair, le Canadien National, le fabricant d’avions De Havilland, Arsenaux canadiens ltée, Petro-Canada, le système de navigation aérienne (devenu Nav Canada), Telesat… De 1986 à 1996, Ottawa encaissera environ 7,5 milliards.

La privatisation des sociétés publiques, dit-on à l’époque, permet de les optimiser et de délester l’État d’un fardeau qu’il n’a pas à porter. Canadair, par exemple, absorbe des fonds publics importants et passe le début des années 1980 à régler des problèmes dans son programme Challenger. Élu en 1984, le gouvernement Mulroney passe vite à l’action.

« C’est moins dans l’air du temps que ça ne l’était », dit aujourd’hui Jacques Roy, expert en gestion du transport et professeur titulaire au Département de la gestion des opérations et de la logistique à HEC Montréal. Alors, pourquoi privatiser en 2017 ? « C’est une bonne question », dit-il, ajoutant qu’il n’est pas chaud à l’idée. « Les aéroports et les ports, ce sont des actifs stratégiques. »

Changer la forme

L’idée de privatiser les aéroports est arrivée sur le bureau du ministre des Transports, Marc Garneau, il y a maintenant un an.

Dans ses recommandations sur l’avenir des transports, l’ancien ministre David Emerson soumet en février 2016 que le gouvernement doit étudier la possibilité d’ouvrir les aéroports aux capitaux privés. Le virage est radical, dans la mesure où les aéroports sont, depuis les années 1990, des organismes sans but lucratif qui versent à Ottawa un loyer basé sur leurs revenus. Ils sont liés par des baux à long terme. Celui d’Aéroports de Montréal, par exemple, se termine en 2072, date à laquelle les installations devront être remises entre les mains d’Ottawa en bon état et sans dette.

Si Ottawa allait de l’avant avec la privatisation, il pourrait récolter de 7 à 17 milliards, selon une analyse récemment publiée par l’institut C.D. Howe, qui évalue Aéroports de Montréal quelque part entre 1,3 et 2,9 milliards. Bon an mal an, les aéroports versent environ un milliard au gouvernement fédéral en loyer, frais et taxes.

Mais tout en énumérant les différentes façons de procéder, dont certaines sont écartées d’emblée parce que trop difficiles à appliquer, le rapport Emerson insiste sur le fait que l’argent ne doit pas être une priorité.

« Le recours à la privatisation pour optimiser les revenus du gouvernement compromet l’atteinte de l’objectif principal, qui consiste à rendre le secteur du transport aérien plus concurrentiel », affirme le rapport. En fait, ajoute-t-il, la privatisation devrait viser à responsabiliser le conseil d’administration, car celui-ci devra désormais se justifier auprès d’actionnaires.

Opposition

La contestation s’organise déjà. Air Canada, qui doit payer pour faire l’usage des aéroports, affirme que la privatisation entraînerait nécessairement une hausse des coûts pour l’industrie. Lesquels seront refilés aux voyageurs. « Il y a quelque chose d’ironique dans le fait qu’Air Canada, une ancienne société de la Couronne qui célébrera 30 ans de privatisation en 2018, s’inscrive fermement contre la privatisation des aéroports canadiens — des infrastructures publiques dans lesquelles des transporteurs comme Air Canada ont investi des milliards pour qu’elles se développent », a écrit dans le Globe and Mail le président de l’entreprise, Calin Rovinescu, au mois de décembre.

Il n’est pas seul. Les aéroports de Vancouver, de Calgary et d’Ottawa ont également exprimé leur opposition. Montréal, de son côté, fait valoir qu’il faut étudier toutes les options.

La modification de la structure de propriété « est un sujet complexe qui exige une attention particulière de la part de plusieurs parties prenantes », a récemment indiqué une porte-parole de l’autorité aéroportuaire de Toronto dans un courriel transmis au Devoir. « La direction et le conseil d’administration de l’Autorité aéroportuaire du grand Toronto prennent le temps d’analyser les enjeux liés à de possibles changements à la structure et d’étudier les conséquences. »

Quelle serait la structure juridique des aéroports privés ? Qui investirait ? Faut-il permettre la vente complète ? Limiter la part du privé ? Annuler tous les baux ? Réglementer les tarifs facturés aux transporteurs ?

« La question centrale n’est pas celle de la propriété », affirme l’Association internationale du transport aérien (IATA) dans un document qui résume sa position officielle. « Le facteur clé tourne autour de la capacité à livrer des niveaux de service et de coûts auxquels s’attendent les transporteurs. » Ce qui ne veut pas dire que l’opération est sans risques. Parmi ceux-ci, dit l’IATA, figurent le sous-investissement, les dépenses inutiles, l’imposition de tarifs excessifs et l’interfinancement de réseaux aéroportuaires. À suivre.

1 commentaire
  • Nadia Alexan - Abonnée 25 mars 2017 04 h 09

    La privatisation des actifs de l'état est farfelue!

    L'idée de privatiser les aéroports est complètement farfelue. L'Institut C. D. Howe a la réputation de travailler pour les grandes entreprises qui salivent à l'idée de faire de l'argent sur le dos des contribuables. Quand l'état vend ses sociétés publiques, il se prive d'une source d'enrichissement pour tous les citoyens. C'est comme si une famille décide de vendre son frigidaire pour payer son compte d'électricité! Et après?