Le savoir soumis aux intérêts de l’économie

Nadia Koromyslova Collaboration spéciale
Les chercheurs doivent désormais construire leurs demandes pour montrer aux organismes subventionnaires qu’ils généreront des «innovations» ayant des retombées concrètes. «Ce n’est plus un travail intellectuel de questionnement, d’avancement des connaissances, dénonce l’IRIS, mais un travail de participation à la stimulation économique.»
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Les chercheurs doivent désormais construire leurs demandes pour montrer aux organismes subventionnaires qu’ils généreront des «innovations» ayant des retombées concrètes. «Ce n’est plus un travail intellectuel de questionnement, d’avancement des connaissances, dénonce l’IRIS, mais un travail de participation à la stimulation économique.»

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Dans une étude récente sur les effets de l’austérité en recherche, l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS) établit le lien entre les compressions budgétaires et la réorientation des fonds vers les intérêts de l’économie.

Soumis à un régime d’austérité pendant dix ans, les Conseils de recherches du Canada et les Fonds de recherche du Québec ont subi d’importantes réductions de leur financement entre 2007 et 2015. Au fédéral, le financement global des Conseils a baissé de 8,2 % entre 2007 et 2015. Le fonds le plus durement touché a été le CRSH, destiné aux sciences humaines, qui a perdu 14,3 % de son budget. Les Fonds de recherche québécois ne sont pas en reste : le FRQNT (nature et technologies) a par exemple subi une baisse de 26 % de son financement en 2015, ce qui l’a obligé à geler plusieurs programmes de recherche.

Résultat : le nombre de bourses d’études et de subventions a considérablement baissé pendant la même période, autant au fédéral qu’au provincial. Au CRSNG (sciences naturelles et génie), le nombre de bourses à la maîtrise a chuté de 68 %, de 19 % au doctorat et de 25 % au postdoctorat.

La recherche fondamentale délaissée

En plus de restreindre l’accès aux études supérieures, cette période d’austérité a été accompagnée de nouvelles politiques d’attribution du financement. « Il y a d’abord des politiques de restrictions budgétaires. Ensuite, on réinvestit dans la recherche, mais on attribue ce nouveau financement à des conditions, et la condition c’est une participation au développement économique. » Les fonds alloués pour la recherche fondamentale chutent alors que ceux pour la recherche dite « appliquée » ne cessent d’augmenter.

Les chiffres sont éloquents : au CRSNG (fonds canadien sciences et génie), les fonds pour la recherche axée sur la découverte ont baissé de 19 % alors que les fonds pour la recherche appliquée ont crû de 33 % en dix ans. Des évolutions similaires sont observables pour tous les organismes subventionnaires. La préférence à la recherche appliquée est justifiée par les organismes subventionnaires par le fait que cette recherche aura des retombées « d’utilité sociale ». Une utilité économique surtout, rectifie Philippe Hurteau : « On ne parle pas de retombée sociale au sens de ce qui est bon pour la société. C’est un euphémisme pour parler de retombées économiques. […] Les besoins de la société sont rapidement assimilés aux besoins de l’économie. »

Concrètement, les chercheurs doivent désormais construire leurs demandes pour montrer aux organismes subventionnaires qu’ils généreront des « innovations » ayant des retombées concrètes. « Ce n’est plus un travail intellectuel de questionnement, d’avancement des connaissances, mais un travail de participation à la stimulation économique. […] Des champs de recherche peuvent être abandonnés, et des recherches pour faire avancer nos savoirs sur la société, la géologie ou la physique ne verront pas le jour. »

À long terme, c’est tout le processus de recherche scientifique qui est touché. La recherche fondamentale est orientée par les besoins de la discipline elle-même, elle vise à faire avancer un savoir, qui pourra, dans un deuxième temps, servir à des applications concrètes. La recherche appliquée vient donc se nourrir à même la recherche fondamentale. Or « si on fait de moins en moins de recherche fondamentale, on va avoir de la difficulté à terme à faire de la recherche appliquée, car on va avoir de la difficulté à comprendre les phénomènes avec lesquels on travaille ».

La société paye, les entreprises profitent

Cette transformation du rôle de la recherche fait partie d’un plan de réorganisation plus globale des sociétés, explique M. Hurteau. Les coupes claires en recherche, qui ont eu lieu sous le gouvernement conservateur de Stephen Harper, étaient motivées par une vision néolibérale de la société : « dans la vision conservatrice, la société devrait s’organiser en fonction des intérêts de l’économie. » Et le gouvernement libéral du Québec va dans le même sens puisqu’il partage avec les conservateurs une vision « favorable de la réorganisation de la société en fonction des intérêts du marché ».

Le virage vers l’économie du savoir est assurément engagé avec ces réformes. Un savoir de plus en plus arrimé aux intérêts de l’économie, valorisable et monnayable. Là où le bât blesse, c’est que ce sont les fonds publics qui financent la recherche, alors que celle-ci sert avant tout aux entreprises privées. Par exemple, les Fonds de recherche québécois consacrent une partie toujours plus grande de leurs bourses pour des stages au sein d’entreprises privées. Parallèlement, de grandes entreprises ferment leurs laboratoires de recherche, préférant les partenariats avec les universités, moins coûteux. Le privé profite ainsi de ces partenariats pour développer son potentiel d’innovation aux frais de l’État. « On demande aux universités de produire de la recherche et du développement, payés par des fonds publics, au bénéfice des entreprises privées. […] Si ce sont les entreprises privées qui profitent des résultats de la recherche, elles devraient en assumer les coûts et les risques. » Au lieu de quoi l’État québécois dépense des millions (87,9 millions de dollars entre 2012 et 2015) pour financer des compagnies privées chargées de promouvoir la commercialisation de la recherche universitaire.

Un courant de fond qui ne changera pas avec un simple réinvestissement, croit M. Hurteau. Même si le dernier budget du gouvernement Trudeau a augmenté sensiblement les fonds pour la recherche, et que le gouvernement Couillard devrait en faire de même cette année, la priorité aux retombées économiques n’est pas remise en cause. « Au final, il va y avoir peut-être autant ou même plus d’argent public pour la recherche, mais la recherche fondamentale aura été mise de côté au profit de la recherche appliquée, en partenariat avec le secteur privé. »

1 commentaire
  • Bernard Terreault - Abonné 18 février 2017 10 h 22

    Courte vue

    Même en sciences appliquées, les technologies les plus révolutionnaires sont venues de découvertes récentes en science dite fondamentale, c'est-à-dire de la recherche motivée par la seule curiosité, sans se douter de possibles applications.