Naviguer en plein brouillard

Serge Pépin fait partie de l’équipe de gestion de Lloyd George Management, une filiale de BMO Gestion mondiale d’actifs située à Londres.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Serge Pépin fait partie de l’équipe de gestion de Lloyd George Management, une filiale de BMO Gestion mondiale d’actifs située à Londres.

Pas facile d’être un investisseur en cette période de faible croissance économique et de bouleversements sur la scène politique mondiale. Le Brexit, le sacre de Donald Trump et les élections à venir en Europe plongent les marchés financiers dans un épais brouillard, mais le spécialiste des actions européennes Serge Pépin croit que les défis qui pointent à l’horizon représentent aussi de belles occasions.

Cet analyste renommé, qui fait partie de l’équipe de gestion de Lloyd George Management, une filiale de BMO Gestion mondiale d’actifs située à Londres, a profité mercredi de son passage au Québec pour présenter sa vision du contexte économique mondial, de manière générale, et européen, en particulier. Dans cette entrevue de M. Pépin avec Le Devoir, le mot « incertitude »revient constamment.

L’incertitude

« Le problème, en Europe et au Royaume-Uni, c’est l’incertitude liée au Brexit et aux élections qui sont prévues au cours de la prochaine année, résume-t-il. La montée des partis politiques non traditionnels pourrait amener beaucoup de volatilité dans le marché et peut-être même ralentir le taux de croissance, qui est encore très faible aujourd’hui. »

Le Front national qui gagne des appuis à l’approche de la présidentielle française, l’Autriche qui assiste à la montée du FPÖ, un parti d’extrême droite, un scénario semblable aux Pays-Bas : les rendez-vous électoraux mettent les investisseurs sur leurs gardes, convient M. Pépin.

« La victoire de certains partis pourrait amener beaucoup d’incertitude, parce qu’on ne sait pas comment ils pourront diriger dans le contexte politique actuel. Ça nous rend nerveux parce qu’on pense que les ménages ne dépenseraient pas autant, que les entreprises n’investiraient pas autant, ce qui aurait un effet sur l’économie et les marchés financiers. »

Surveiller Trump

L’élection de Donald Trump à la tête des États-Unis s’ajoute à la liste des facteurs de risque pour les marchés financiers, mais comme plusieurs autres analystes, M. Pépin préfère attendre de voir la teneur des politiques du milliardaire avant de se réjouir ou de craindre le pire.

Les politiques protectionnistes que veut mettre en place le président désigné pourraient avoir un effet sur le commerce mondial, mais l’Europe devrait s’en tirer sans trop de dommages, estime-t-il.

« L’Union européenne a toujours été reconnue pour faire des échanges entre ses membres, donc pour l’instant, ce n’est pas très inquiétant. »

D’ici l’investiture de M. Trump en janvier, l’analyste aura les yeux rivés sur Washington, où la présidente de la Réserve fédérale américaine, Janet Yellen, pourrait décider dans deux semaines de hausser les taux d’intérêt. Il espère — et prévoit — que la Fed privilégiera une augmentation rapide et graduelle.

« Je pense que Yellen est sage en voulant hausser le taux directeur le plus vite possible. Parce que si elle ne le fait pas en décembre, elle devra procéder à une hausse plus substantielle un peu plus tard, et ça pourrait être nocif pour les marchés financiers. »

M. Pépin s’attend à ce que les dépenses en infrastructures promises par Donald Trump entraînent une augmentation de la croissance économique, mais aussi de l’inflation, en 2017. Il espère donc que Mme Yellen réagira de la manière appropriée.

Miser sur l’Europe

Basé à Londres, Serge Pépin est un observateur privilégié du marché européen et il croit « qu’il n’y a pas d’excuses pour ne pas investir en Europe ». « Je pense que l’Europe a été délaissée au cours des dernières années. Si on regardait la valorisation des actifs européens et celle des actifs américains, on verrait qu’il y a un escompte assez important en Europe. »

« La géopolitique en Europe, au cours des dernières années, n’a pas eu un effet trop important sur les actions, poursuit-il. Les compagnies ont une grande encaisse, elles ont très peu de dettes, les bénéfices sont assez bons, donc même s’il survenait un événement politique important, ça n’empêcherait pas ces compagnies-là de faire de l’argent. »

Ce qui vaut pour l’Union européenne (UE) vaut aussi pour le Royaume-Uni, lequel demeurera selon lui un partenaire commercial de choix, même en faisant cavalier seul. M. Pépin prédit d’ailleurs que Londres conservera son titre de capitale mondiale de la finance. « Je pense que Paris ou Francfort pourraient devenir le prochain Londres, mais ça va prendre du temps. »

À l’investisseur qui se demande s’il doit se montrer patient et attendre que l’incertitude ambiante se dissipe, Serge Pépin conseille plutôt de prendre des décisions en toute connaissance de cause et de diversifier son portefeuille.

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