Une industrie qui veut se développer - À qui le risque: au public ou au privé ?

Quel concours de circonstances! Au moment où une commission parlementaire se penche sur le rôle de l'État dans le capital de risque, c'est la déconfiture pour Papiers Gaspésia, un échec retentissant pour les figures de proue du financement d'entreprises au Québec, la Société générale de financement (SGF), Investissement Québec et le Fonds de solidarité des travailleurs du Québec.

Après avoir englouti plus de 300 millions de dollars, Gaspésia se retrouve dans les limbes, mi-démantelée, mi-modernisée. Pour relancer l'usine, il faudrait investir presque autant d'argent que les 500 millions à l'origine prévus pour le projet, soit 465 millions. Peut-être 400 millions si un nouveau partenaire industriel est capable de réduire l'ampleur des dépassements de coûts, a dit espérer Henri Roy, p.-d.g. de la SGF.

Jeudi, le ministre du Développement économique et régional, Michel Audet, a dénoncé «la précipitation» dont a fait preuve le gouvernement de Bernard Landry dans la relance de Gaspésia, qui serait une des causes probables de cet échec cuisant. Or le ministre se retrouve maintenant aux commandes pendant qu'à Chandler des citoyens en colère se tournent une fois de plus vers le gouvernement.

Pendant deux jours cette semaine, la commission des Finances publiques s'est penchée sur le rôle de l'État dans le capital de risque en s'appuyant sur le rapport du groupe de travail présidé par Pierre Brunet.

Dans son rapport, M. Brunet recommande que la SGF se concentre sur les grands projets structurants de 100 millions de dollars et plus. Comme celui de... la Gaspésia. Mais de façon générale, M. Brunet estime qu'il n'y a pas assez de capital de risque privé au Québec. La part du secteur public dans le capital de risque s'élèverait à 70 % au Québec, contre 30 % en Ontario, selon son rapport.

Ces données sont contestées. Le rapport Brunet juge que les fonds de travailleurs relèvent de l'État alors que leurs représentants font valoir que ces fonds sont constitués de contributions privées d'individus, au même titre que les caisses de retraite. C'est sans doute Réseau Capital, qui regroupe tous les acteurs du capital de risque au Québec, publics ou privés, qui a dégagé les données les plus objectives. Les gouvernements comptent pour 35 % du capital de risque au Québec, contre 4 % en Ontario et 1 % aux États-Unis. Cependant, chose surprenante, les fonds de travailleurs occupent 48 % du terrain en Ontario, contre 25 % au Québec. Les fonds privés, toutefois, n'accaparent que 9 % du capital de risque au Québec, contre 23 % en Ontario et 70 % aux États-Unis. Fait à souligner, le Québec dispose de 53 % du capital de risque au Canada.

Par la voix de sa présidente, Annie Thabet, Réseau Capital a présenté son plan visant au développement de l'industrie du capital de risque au Québec. Pour préparer ce plan, qui s'étend jusqu'en 2010, Réseau Capital a commandé à la firme Secor une étude intitulée Pour une industrie québécoise du capital-risque en santé.

«Notre industrie est encore jeune et vulnérable», a soutenu Mme Thabet devant les parlementaires. L'industrie est en santé et a connu une croissance importante, souligne Secor, mais elle présente «des lacunes et des dysfonctionnements». Sa performance financière est inférieure à ce qui existe ailleurs en Amérique du Nord. Elle est trop tributaire du soutien gouvernemental. Il existe au Québec peu d'équipes spécialisées dans des secteurs pointus ou dans certains stades de développement des entreprises.

Pour 2010, «l'objectif, c'est d'avoir une industrie de calibre mondial, une industrie axée sur la performance», capable d'attirer l'argent des caisses de retraite, des compagnies d'assurances et des étrangers, a livré Mme Thabet. Comment? En créant une douzaine de fonds spécialisés privés, soit dans des domaines très pointus (génomique, nanotechnologies, etc.), soit pour couvrir toute la chaîne du capital, notamment les gros investissements de 20 millions et plus. Les Fonds de travailleurs et Desjardins seraient incités à investir une proportion plus grande de leur actif dans ces fonds, soit 120 millions par année. L'État devrait y contribuer à hauteur de 90 millions par an. Les fonds privés, qui sont en fait des «fonds de fonds», pour reprendre l'expression du milieu, seraient appelés à prendre 5 % du marché en 2010 alors qu'ils n'en occupent que

9 % à l'heure actuelle.

Les régions

Il reste l'épineuse question des fonds régionaux. Mme Thabet estime qu'il faut faire une nette distinction entre le capital de risque, qui cherche à faire un excellent rendement avec des entreprises dynamiques et novatrices, et le développement économique. L'amorçage d'entreprises en région n'est pas l'affaire d'une industrie performante de capital de risque, a-t-elle soutenu.

À cet égard, le rapport Brunet recommande la création de fonds d'initiatives régionales (FIR) dotés chacun d'une enveloppe d'au moins trois millions. Ce seraient des fonds privés dans lesquels l'État verserait deux dollars pour chaque dollar que consentirait le secteur privé.

Les Fonds de travailleurs, Desjardins et Réseau Capital croient que cette formule ne peut pas fonctionner. D'une part, gérer de petits fonds de trois millions coûte cher. D'autre part, Desjardins et les Fonds de travailleurs sont déjà présents. Desjardins accepte souvent un rendement moindre et y trouve son intérêt économique parce que ces investissements soutiennent indirectement son réseau en région. René Roy, de la FTQ, a signalé que les fonds régionaux du Fonds de solidarité, les SOLIDE, n'ont jamais été rentables depuis leur création, en 1996. Selon lui, les bons projets en région sont peu nombreux et disposent de suffisamment de capital.

Se montrant sympathique au rapport Brunet, Michel Audet n'a toutefois pas annoncé sa couleur. Le ministre devra statuer sur le sort des sociétés Innovatech que M. Brunet voudrait voir disparaître. S'il veut que le secteur privé prenne plus de place dans le capital de risque au Québec, le gouvernement devra y aller de mesures fiscales alors que les finances publiques sont exsangues. Entre-temps, Michel Audet a un problème plus criant sur les bras: il devra démontrer que son gouvernement est capable de relever l'économie de la Gaspésie.