Perspectives - La mort de Gaspésia

C'était retour à la case départ pour Papiers Gaspésia, non pas sans avoir préalablement engagé 300 millions dans l'aventure. Avec l'abandon de Tembec et le retrait du banquier, les grands partenaires financiers de la relance de l'usine de Chandler n'avaient plus le choix.

En 2001, la relance de la Gaspésia reposait sur une enveloppe de 500 millions. Aujourd'hui, les dépassements de coûts élèvent la facture à 765 millions. Avec les 465 millions restant à commettre dans l'aventure, les partenaires se retrouvent aujourd'hui, trois ans et 300 millions plus tard, à la case départ. Le gouffre financier était devenu sans fond.

Tembec, l'opérateur de la nouvelle usine fermée par Abitibi Consolidated en 1999, ne pouvait aller plus loin. Le banquier, l'assureur John Hancock, a abdiqué. Les deux autres partenaires du projet, le Fonds de solidarité FTQ et la SGF, n'ont donc eu d'autre choix que de demander la liquidation ordonnée de Papiers Gaspésia, qui a fermé le chantier la semaine dernière pour ensuite se placer sous la protection des tribunaux.

Pourtant, 313 millions ont déjà été engagés dans les travaux de construction. Chez les actionnaires, le Fonds de solidarité devra faire une croix sur son investissement de 70 millions (cette somme a déjà été l'objet d'une provision dans les états financiers de l'institution). Tembec et la SGF radieront, pour leur part, leur investissement respectif de 35 millions. La différence venait d'Investissements Québec, sous la forme d'un prêt de 68 millions, d'une subvention fédérale-provinciale de 80 millions et d'un financement bancaire engagé de 25 millions. Mais à l'enveloppe initiale de 500 millions, il fallait désormais ajouter des dépassements de coûts chiffrés la semaine dernière à 200 millions, devenus 265 millions hier.

Tembec refusant de s'engager plus à fond financièrement, la suite des choses reposait sur le recrutement d'un nouvel opérateur. Il fallait également que tous acceptent d'absorber leur quote-part des dépassements de coûts. La SGF et le Fonds de solidarité avaient dit oui, pour 50 et 100 millions respectivement. Il fallait donc combler la différence, devenue 115 millions depuis hier, auquel manque il faut ajouter l'obtention d'un nouveau financement bancaire de 70 millions.

Les actionnaires soutenaient également que, malgré une injection supplémentaire, la relance ne pourrait être viable économiquement sans transformation du prêt de 68 millions d'Investissements Québec en capitaux permanents. Une telle transformation, que l'on souhaitait sous forme de capital-actions, aurait ramené Investissements Québec au rang des actionnaires, sur un pied d'égalité avec le Fonds et le tandem SGF-Tembec. Mais ce repositionnement impliquait également qu'en vertu de ce nouveau statut, Investissements Québec absorbe sa quote-part des dépassements de coûts, soit 88 millions selon la dernière estimation. Tout cela sans compter le refus de Tembec de s'enfoncer davantage et le retrait du banquier. Un gouffre financier sans fond, disait-on.

«Le Fonds de solidarité a été jusqu'au bout de sa mission de création d'emplois dans ce dossier», a déclaré le p.-d.g. du Fonds, Pierre Genest. Au-delà d'une injection additionnelle de 65 millions autorisée la semaine dernière par le conseil d'administration, accrue à 100 millions depuis, le morceau devenait trop gros. «Nous n'avions pas de fonds disponibles pour continuer la construction», a-t-il ajouté. Même constat au gouvernement, qui ne pouvait plus commettre de nouveaux fonds dans l'aventure.

Quant à la suite des choses? Si la liquidation est autorisée par la cour, un liquidateur sera nommé. Son premier travail consistera à vendre l'usine et son équipement en bloc, un scénario qui nécessite le recrutement d'un acheteur. «Un scénario sur lequel nous ne fondons pas beaucoup d'espoir», a renchéri M. Genest. C'est qu'un tel scénario impliquerait une mise de fonds de l'acquéreur d'au moins 50 millions et un important appui en fonds publics. On n'y échappe pas!

Sans compter l'environnement économique de ce projet, composé de prix cycliques et d'une grande sensibilité à l'évolution du dollar canadien sur les marchés de change. Le projet visait à relever un défi technologique et à modifier le processus de fabrication pour passer du papier journal à un papier glacé haut de gamme. Deux usines pour ce type de papier étaient en activité au Canada. Une en Colombie-Britannique et une à Hull, exploitée par une filiale de Domtar. Une autre, trois fois plus grosse que les 150 000 tonnes prévues pour Gaspésia, était en activité dans le Maine. Il est estimé que le marché nord-américain importe 500 000 tonnes de papier glacé par an et que les besoins des États-Unis sont comblés en Europe.

Reste donc la liquidation de ce qu'il y a comme actif afin de répondre aux revendications de créanciers.

Quant à l'explication de l'écart? Le projet de relance avait été sous-estimé de 100 millions dans sa version originale. Il fallait également faire du neuf avec du vieux, ce qui n'est pas sans comporter son lot d'imprévus. Et l'on parlait, ici, d'un chantier difficile. D'un chantier éloigné soumis à des conditions de marché serrées dans la construction, ce qui s'est traduit par des dépassements de coûts de main-d'oeuvre évalués à au moins 80 millions par le ministre du Développement économique, Michel Audet.