L’entente qui pue au nez des fromagers d’ici

Daniel Gosselin, copropriétaire d’un petit élevage de vaches et d’une fromagerie artisanale
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Daniel Gosselin, copropriétaire d’un petit élevage de vaches et d’une fromagerie artisanale

« Vous voulez en voir des campagnes où il n’y a plus rien ? Les petites fermes comme nous, avec une trentaine de vaches, il y en a déjà beaucoup d’abandonnées. Et il va y en avoir encore plus ! »

Les fromagers Daniel Gosselin et Suzanne Dufresne en ont contre l’accord de libre-échange entre le Canada et l’Europe. « Les gens ne réalisent pas ce que ça veut dire, ces 17 700 tonnes de fromages européens qui vont pouvoir être vendues ici ! C’est simple : c’est comme si 1000 fromagers de notre taille ouvraient tous d’un coup au Québec ? »

Combien y a-t-il de fromageries québécoises de la taille d’Au gré des champs, leur fromagerie installée non loin du mont Saint-Grégoire ? « Une soixantaine… »

C’est simple, croit Daniel Gosselin : plusieurs vont devoir abandonner. « Quand il n’y aura plus de vaches, plus d’étables, ça va être un désert rural que vont visiter les fins de semaine les gens de la ville. Je peux vous en montrer beaucoup déjà des fermes où il n’y a plus rien depuis vingt ans. On va cultiver du soya et du maïs, et ce sera tout. Ce sera le désert. »

À la Ferme des belles prairies, là où est installée la fromagerie Au gré des champs, Daniel Gosselin affirme travailler entre 60 et 80 heures par semaine, comme bien d’autres agriculteurs. Il entretient des bâtiments, de la machinerie, un commerce, des espaces de pâturages, d’autres pour les foins, des haies naturelles aussi. « C’est la ferme familiale. On a été élevés ici. Mon père l’a achetée en 1950. Ma fille Marie-Pierre veut la reprendre, avec un projet pour améliorer encore la condition des animaux grâce à un nouveau bâtiment où les vaches ne seraient plus attachées. On est une ferme bio. Le bien-être animal, c’est important pour nous. Contrairement à l’Europe, il n’y a pratiquement pas de subventions pour favoriser le bien-être animal. Est-ce qu’on va pouvoir construire une étable de 500 000 ou 700 000$ sans subvention avec ce qui arrive ? »

Danielle Gosselin est un des administrateurs de l’Association des fromagers artisans du Québec (AFAQ). Au comptoir de vente attenant à sa ferme, il propose d’ailleurs les fromages d’autres producteurs québécois ainsi que des produits du terroir.

La valse du lait

Pour réaliser ses fromages, la fromagerie Au gré des champs utilise sa propre production laitière. Mais les dispositions des Producteurs de lait du Québec (PLQ) l’obligent à vendre d’abord son lait à l’association qui le lui revend ensuite… plus cher ! C’est une opération strictement comptable puisque le lait, en ce cas précis, ne quitte même pas la ferme de la famille Gosselin. « On me paye un prix pool », c’est-à-dire un prix moyen compte tenu des qualités du lait produit.

En juin dernier par exemple, la ferme était payée 80,63 $ l’hectolitre, mais payait 84,10 $ l’hectolitre pour avoir le droit de transformer son propre lait. Sur une production annuelle de 200 000 litres, cela compte, explique Daniel Gosselin. « En clair, ça veut dire que si je ne transforme pas mon lait, je meurs. »

« Je vais souvent rencontrer des paysans français. Quand je leur raconte que je vends mon lait pour le racheter ensuite plus cher, ils tombent par terre. Ça fait quinze ans qu’on dénonce ça, mais rien n’a changé. Il n’y a rien qui bouge, rien qui se passe. On est membres de l’Union des producteurs agricoles parce qu’on est obligés. Mais on est membres de l’Union paysanne par choix, pour dénoncer notamment cette situation qui rend la vie difficile aux petits producteurs. »

Daniel Gosselin n’en démord pas : pour les fromagers, cet accord de libre-échange est une catastrophe. « On a beaucoup moins d’avantages et de subventions que les producteurs européens. Depuis le début des négociations pour cet accord, on est inquiets. Ç’a été négocié par des gens qui ne connaissent rien à la réalité des producteurs agricoles au Québec. Là, on est encore plus inquiets ! »

Trop cher ?

On continue tout de même d’entendre bien des gens dire que le fromage est trop cher. Qu’en pense celui qui le produit ? « Je vais souvent en France. Je connais bien le marché. Donnez-moi autant d’aide financière qu’en France et je ne me plaindrai pas ! On dit ici que les fromages québécois sont chers. Mais par rapport à quoi ? Les fromages qui vont arriver ici, ce sera du fromage industriel surtout. Les fromages artisanaux français aussi, ce n’est pas donné. Tout est question de qualité. »

Pour un petit fromager, les normes sanitaires sont plus élevées au Canada qu’en Europe, ajoute Daniel Gosselin. « On doit dépenser plusieurs milliers de dollars chaque année pour des inspections. Je ne dis pas que les fromages d’Europe ne seront pas bons ! Seulement, les normes sont différentes. Ça a un prix, les normes d’ici. »

La grandeur du territoire québécois ajoute aussi aux coûts. « Je reviens du Périgord. Ils mangent le double de fromage par habitant par rapport à ici. Et toute la production ou presque est écoulée localement. Ici, je dois envoyer mon fromage partout. Un gars avec un camion qui doit aller à Québec, je dois le payer. »

Dans l’étable, la trentaine de vaches de Daniel Gosselin et Suzanne Dufresne écoutaient une mélodie de Simon and Garfunkel. C’est une jeune femme, Stéphanie Millette, qui s’occupait aujourd’hui des animaux. Elle est vachère depuis sept ans. Le matin, elle arrive à 5 heures. « J’ai fait mon DEC en gestion agricole. Ma famille n’a jamais fait ça. J’ai appris parce que ça m’intéressait. Mais qui va vouloir encore faire ça si ça continue comme ça ? Il y a de plus en plus de fermes qui s’arrêtent. J’en connais beaucoup. »

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