Les Nations unies rendent leur verdict - Les oubliés de la mondialisation sont trop nombreux

Une famille d’Indiens du Panama vivant dans des conditions précaires. «Pour la vaste majorité des femmes et des hommes, la mondialisation n’a pas répondu à leurs aspirations, simples et légitimes, à un travail décent et à un avenir meilleur
Photo: Agence Reuters Une famille d’Indiens du Panama vivant dans des conditions précaires. «Pour la vaste majorité des femmes et des hommes, la mondialisation n’a pas répondu à leurs aspirations, simples et légitimes, à un travail décent et à un avenir meilleur

La mondialisation est capable du meilleur comme du pire. Le problème, c'est que la plupart des habitants de la planète n'ont pas eu droit à la meilleure partie, a conclu hier, après deux ans d'enquête, une commission spéciale des Nations unies.

D'un côté, il y a l'histoire que l'on entend habituellement: les nouvelles technologies et les politiques d'ouverture qui ont réduit les distances entre les pays et qui ont libéré de formidables possibilités de création de richesse. De l'autre, il y a la croissance économique globale qui est de moins en moins forte, un accroissement des inégalités entre les pays et au sein des pays, une augmentation du nombre absolu de chômeurs et le désarmement graduel des États dans leur lutte contre ces fléaux sociaux.

«L'économie de marché mondiale a démontré sa grande capacité productive. Gérée avec sagesse, elle peut être la source d'un progrès matériel sans précédent», constate la Commission mondiale sur la dimension sociale de la mondialisation dans un rapport de 168 pages dévoilé hier. «Mais, nous sommes très loin de réaliser ce potentiel», poursuit-elle. Pour la vaste majorité des femmes et des hommes, la mondialisation n'a pas répondu à leurs aspirations, simples et légitimes, à un travail décent et à un avenir meilleur pour leurs enfants.»

Examen systématique

Créée en février 2002 sous l'égide de l'Organisation internationale du travail (OIT), la commission devait procéder au premier examen systématique des dimensions sociales de la mondialisation. Elle avait à sa tête la présidente de la Finlande, Tarja Halonen, et son homologue tanzanien, Benjamin William Mkapa. Elle était composée de 26 membres issus des milieux gouvernemental, politique, patronal, syndical, universitaire et populaire, qui se sont rendus dans une vingtaine de pays.

Dans son rapport, elle note que la croissance de l'économique mondiale, dont on a été si fier durant les années 90, s'est révélée, en fait, plus faible que lors des trois décennies précédentes. On fait remarquer que, loin de contribuer à réduire les inégalités entre les 20 pays les plus riches et les 20 pays les plus pauvres, les 40 dernières années ont vu la richesse par habitant des uns passer de 212 $ à 267 $, alors que celle des autres grimpait de 11 417 $ à 32 339 $.

Les membres de la commission se félicitent du fait que le nombre total d'humains vivant dans la pauvreté absolue — définie par un revenu inférieur à un dollar par jour — a légèrement décliné de 1990 à 2000, passant de 1,237 milliard à 1,100 milliard. Ils signalent toutefois que ce résultat est essentiellement dû à une amélioration de la situation en Chine et en Inde, alors que celle de l'Afrique noire, de l'Asie centrale et de l'Amérique latine s'est dégradée. Ils déplorent le fait que les écarts de revenus vont croissant dans les pays pauvres comme ailleurs. Ils ajoutent que le nombre de chômeurs n'a jamais été aussi grand qu'en 2003, avec un total de 185 millions, soit 6,2 % de la main-d'oeuvre mondiale, et que celui des travailleurs au noir ne cesse également de croître.

Inacceptables et intenables

«Ces déséquilibres mondiaux sont moralement inacceptables et politiquement intenables», conclut la commission. Bien que «certains des principaux acteurs n'en ont pas encore pris conscience, dit-elle, un changement est nécessaire, mais il ne s'agit pas de dresser les plans d'une utopie censée voir le jour d'un seul coup», précise-t-elle.

Tout doit commencer au niveau local, estime-t-elle, par l'établissement d'un État efficace et démocratique soucieux du bien-être économique et social de ses citoyens, la manière dont les gouvernements nationaux gèrent leurs affaires internes déterminant «dans quelle mesure les gens profitent de la mondialisation et sont protégés de ses effets négatifs».

Pour ce faire, il est nécessaire de défendre la souveraineté des États contre l'imposition d'un modèle économique universel par les grandes institutions économiques internationales, et ce particulièrement dans les pays n'ayant pas encore effectué leur démarrage économique. Cela ne doit toutefois pas empêcher ces derniers de montrer de meilleures dispositions et d'offrir de meilleures garanties aux investisseurs étrangers s'ils ne veulent pas seulement dépendre de l'aide internationale.

L'Organisation mondiale du commerce et autres Fonds monétaire international doivent au minimum montrer autant d'empressement à remettre au pas les pays riches lorsque ceux-ci ont recours à des pratiques commerciales déloyales à l'égard des pays en développement qu'ils en ont démontré jusqu'à présent pour faire la leçon aux pays pauvres. Ils devraient également se montrer plus ouverts aux débats publics et à la participation populaire à leurs travaux.

Les Nations unies devront quant à elles trouver le moyen de se renouveler et de s'imposer un peu plus dans ce genre de question. «Un minimum de protection sociale des individus et des familles doit être accepté comme faisant partie intégrante du socle socioéconomique de l'économie mondiale», dit la commission.

«C'est ambitieux, mais réalisable, ont déclaré hier ses coprésidents. Le choix est clair. Nous pouvons corriger le déficit global de gouvernance, garantir une meilleure responsabilité et adopter des politiques cohérentes qui ouvrent la voie à une mondialisation qui soit équitable et juste entre les pays et au sein même des pays; ou nous pouvons tergiverser et glisser davantage dans la spirale de l'insécurité, des turbulences politiques, des conflits et de la guerre.»