Les BRICS s’effritent

Les BRICS se réuniront samedi et dimanche à Goa, en Inde, pour leur sommet annuel, mais 15 ans après cette alliance, ces pays peinent à concrétiser leur union.
Photo: Sergeï ilnitsky Agence France-Presse Les BRICS se réuniront samedi et dimanche à Goa, en Inde, pour leur sommet annuel, mais 15 ans après cette alliance, ces pays peinent à concrétiser leur union.

Le sommet annuel des BRICS, qui réunit le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, se tient samedi et dimanche à Goa. Désireux de faire contrepoids à l’Occident, ces pays émergents peinent à concrétiser leur alliance.

Quinze ans après avoir fait un tabac en inventant l’acronyme BRIC, désignant un ensemble d’économies émergentes superstars (Brésil, Russie, Inde Chine), lord Jim O’Neill semble presque vouloir se justifier. Y croit-il encore vraiment ? Bien sûr, ces pays ont eu leur part de difficultés ces derniers temps, admet l’ancien économiste de la banque Goldman Sachs dans une tribune publiée le 5 octobre sur le site d’opinions Project Syndicate. Mais le poids des quatre membres originels du club pris ensemble — rejoints en 2011 par l’Afrique du Sud — « est à peu près en ligne avec mes projections de l’époque », se défend-il. Et surtout, estime l’ancien secrétaire d’État au commerce des gouvernements Cameron et May, « aujourd’hui, comme en 2001, les BRICS ont un rôle essentiel à jouer quant aux défis mondiaux les plus pressants ».

Les chefs d’État et de gouvernement des BRICS seront heureux de l’entendre, eux qui se réunissent en sommet à Goa, en Inde — les samedi 15 et dimanche 16 octobre. Il faut dire que la pertinence économique de leur groupe a été plus d’une fois remise en question. Et quoi qu’il dise aujourd’hui, Jim O’Neill n’a pas été en reste : début 2015, il notait que le concept risquait de devenir caduc avant la fin de la décennie au vu des médiocres performances du Brésil et de la Russie.

Difficile de ne pas prendre au sérieux une alliance qui pèse 22,5 % du PIB mondial, contre seulement 8,5 % il y a quinze ans. Mais la part de la Chine en représente à elle seule plus de la moitié (15 %), quand celle de la Russie atteint seulement 1,7 %… Si le moteur des uns vrombit toujours, chez d’autres, il a franchement calé. Chacun suivant des dynamiques propres. « Leurs forces comme leurs vulnérabilités sont très hétérogènes », confirme Thuy Van Pham, économiste chez Groupama Asset Management.

« Cinq nuances de pays émergents »

« Ces pays, comme beaucoup de pays émergents, ont connu des problèmes et ont subi des ralentissements à des degrés divers. C’est à peu près leur seul point commun », renchérit un peu cruellement Julien Marcilly, chef économiste de l’assureur-crédit Coface. La Russie et le Brésil s’extirpent difficilement de la récession dans laquelle les a plongés la chute des prix des matières premières. Situation encore aggravée chez le géant d’Amérique latine par la crise politique et les scandales de corruption. La Chine progresse toujours, mais plus lentement. Et l’envolée de sa dette privée ne rassure guère les marchés.

Quant à l’Afrique du Sud, elle fait du surplace, minée par le mécontentement populaire et un pouvoir déliquescent. L’Inde tire son épingle du jeu, affichant depuis deux ans plus de 7 % de croissance. Mais elle a aussi ses points faibles, comme un taux d’investissement bas et le déficit récurrent de sa balance des paiements courants.

Si l’amplitude de la Chine se confirme et s’accroît, elle risque de prendre son indépendance, et ce serait la fin des BRICS

 

De quoi les BRICS sont-ils donc le nom ? « Il s’agit de cinq nuances de pays émergents, dotés au départ d’un gros potentiel économique et qu’on avait mis dans le même panier pour les placer sur le radar des gestionnaires d’actifs, rappelle Ludovic Subran, chef économiste d’Euler Hermes. Aujourd’hui, les investisseurs vont préférer regarder la strate de pays émergents juste en dessous, comme le Mexique, la Pologne ou l’Indonésie, moins gros, mais plus porteurs. » Sonnant la fin d’une époque, Goldman Sachs annonçait il y a un an la fermeture de son fonds BRIC. Après avoir perdu 88 % de ses encours depuis 2010, celui-ci était fusionné avec un fonds d’investissement plus large sur les marchés émergents…

Pour autant, les BRICS ne sont plus, depuis longtemps, qu’un pur produit financier. Ce curieux attelage qui, par le truchement de ses membres, fédère tous les continents émergents s’est improvisé porte-parole des nouvelles puissances économiques du siècle. Avec un mot d’ordre : faire contrepoids à l’Occident. Voilà déjà huit ans qu’ils tiennent un sommet annuel. Sur le papier, l’unité est parfaite et les projets nombreux. Parmi ceux-là figure la création d’une agence de notation à même de briser le monopole occidental sur le secteur. Et d’offrir une évaluation plus « équitable » des pays émergents.

Les membres du groupe sont toujours d’accord quand il s’agit de contester le leadership que se réservent les pays riches sur la gouvernance économique mondiale. Cette année encore, un Américain — Jim Yong Kim — et une Européenne — la Française Christine Lagarde — ont été confirmés à la tête de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international. Les pays émergents ne leur ont opposé aucun concurrent. Par incapacité à se réunir derrière une même candidature, sans doute. Mais aussi par calcul. Car les BRICS disent vouloir tracer leur « propre chemin ». Celui-ci passe par leur « Nouvelle Banque de développement » (NBD), créée à l’été 2015 et pensée comme une « solution de rechange » aux institutions existantes.

Les défis restent nombreux

Bilan après un an d’existence ? « Pas facile d’y voir grand-chose d’autre qu’un symbole », juge Julien Marcilly. Un premier volet de prêts a été accordé, d’un montant cumulé de 911 millions $US, pour des projets fort peu détaillés d’énergies renouvelables dans les cinq pays membres. Et les défis restent nombreux. Sur la souscription initiale de 50 milliards de dollars, la NBD annonçait en avril qu’un milliard seulement était versé. Rares sont ceux qui la croient capable, à moyen terme, d’obtenir un triple A des agences de notation, condition sine qua non pour lever de l’argent sur les marchés à des taux avantageux.

Surtout, la nouvelle venue menace d’être presque totalement éclipsée par la Banque asiatique d’investissement en infrastructures. Créé au même moment par Pékin, ce mégaétablissement vise à asseoir l’influence financière de la Chine à coups d’investissements massifs, en Asie notamment.

La superpuissance chinoise légitime le groupe BRICS autant qu’elle le déstabilise. La Russie s’inquiète de son expansionnisme ; l’Inde entretient avec elle une rivalité stratégique ; l’Afrique du Sud se méfie de sa mainmise économique sur le continent africain ; le Brésil est prompt à lui reprocher sa politique monétaire… Pékin a bien proposé, en amont du sommet de Goa, la mise en place d’un accord de libre-échange entre pays du club. Une proposition qui risque de se heurter longtemps aux résistances de Delhi ou Moscou, peu désireux de se voir submergés par les produits chinois.

Quid de l’avenir d’un collectif dont la solidarité de façade masque des intérêts divergents ? « Si l’amplitude de la Chine se confirme et s’accroît, elle risque de prendre son indépendance, et ce serait la fin des BRICS », analyse Ludovic Subran. Jim O’Neill, toujours lui, n’a-t-il pas plusieurs fois laissé échapper que si c’était à refaire aujourd’hui, il ne garderait probablement « que le C »