Un rapport ambigu aux nouvelles technologies

Arnaud Stopa Collaboration spéciale
Communauto s’est alliée avec le constructeur automobile européen PSA pour assurer sa croissance à l’international.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Communauto s’est alliée avec le constructeur automobile européen PSA pour assurer sa croissance à l’international.

Ce texte fait partie du cahier spécial Coopératives

Les changements induits par les nouvelles technologies dans l’économie affectent aussi le secteur des coopératives. Entre jeunes pousses multinationales et respect des valeurs éthiques et solidaires, le mouvement cherche sa place.

L’avènement des outils numériques est loin de faire la panacée des coopératives et mutuelles. Malgré l’espoir d’un monde plus solidaire, celles-ci font face à une réaction vive des acteurs économiques traditionnels.

Les coopératives sont « plutôt percutées par le sujet », estime Hervé Gouil, ancien directeur de l’Union régionale des Sociétés coopérative et participative de l’ouest de la France. « [Elles] ne s’y retrouvent pas. Il y a à la fois des opportunités et un sentiment que d’autres acteurs économiques redécouvrent l’intérêt d’un échange réciproque, d’un système plus horizontal et d’une plus grande démocratie. Et, en même temps, dans les formes que ça prend, il y a une inquiétude sur le fait que cette dynamique est plutôt captée par une vision capitalistique classique sur le fond. »

La révolution numérique a pourtant tout pour faire émerger des modèles d’entreprise coopérative : facilité à joindre les sociétaires, capacité accrue à partager les outils de travail. Selon un rapport de la Commission européenne publié en 2015, l’économie de partage « permet aux individus et aux groupes de percevoir une rémunération à partir d’actifs sous-utilisés. Ainsi, les actifs physiques sont partagés comme des services. » Pourtant, il est difficile de voir où se trouve le partage. Souvent, les entreprises se fondent sur un fonctionnement à la logique néolibérale et aux limites juridiques incertaines, comme Uber ou AirBnB. « Le plus important, c’est de souligner le fait que les économies collaboratives sont plurielles, souligne celui qui est aussi membre fondateur de la Manufacture coopérative, qui travaille sur la recherche-action. On a tendance à mettre sous la même désignation des projets qui finalement ont des origines, des valeurs et des fonctions différentes. Il y a des structures ou des projets qui souhaitent développer le partage réciproque entre les participants et les acteurs et faciliter cet échange sur un principe de démocratie et d’horizontalité […]. Auparavant, on avait déjà deux modèles opposés ou en tension. Comme entre Linux et Microsoft. D’un côté, une entreprise classique qui va créer un outil pour en capter l’essentiel de la valeur ajoutée. Et de l’autre, Linus [Torvalds] qui va faire un don d’un outil [le système d’exploitation Linux] et le mettre en circulation à condition que les utilisateurs contribuent à son amélioration. »

Nombre restreint

Il existe peu de coopératives dans l’économie horizontale. La plupart répondent à des besoins locaux spécifiques, comme la Fabrique à Sherbrooke, qui fournit des ateliers de construction à ses membres. « Il y a des projets plus restreints, sur le plan local, y compris dans le covoiturage, mais qui n’ont pas réussi à atteindre l’effet de masse et donc la popularité de Blablacar [pendant européen d’Amigo Express], par exemple. Il y a toutefois des plateformes d’échanges de services entre artistes sous forme de coopératives, comme SMart en Belgique, qui regroupent les intermittents du spectacle et qui créent de la vraie mutualisation entre eux [dans la gestion et la création de projets]. »

Malgré l’aspect innovant du secteur, les coopératives du numérique sont confrontées aux mêmes problèmes que leurs aînées. « Développer des outils d’échanges puissants, les mettre à jour et les promouvoir nécessite des investissements importants, rappelle Hervé Gouil. On retrouve un frein au développement des coopératives classiques qui a existé depuis presque leurs origines, qui est la difficulté de capter des capitaux. Les grandes mutuelles ont mis du temps à se développer parce qu’elles n’ont pas fonctionné sur un principe d’apport massif de fonds, y compris de capital-risque. »

Certaines coopératives pensent ainsi à nouer des partenariats avec des joueurs plus traditionnels. Récemment, Communauto s’est alliée avec le constructeur automobile européen PSA pour assurer sa croissance à l’international. Ce type d’accord sera de plus en plus fréquent à l’avenir. « Les entreprises traditionnelles voient dans cette économie une façon de se diversifier ou de travailler sur son champ d’activité, grâce à l’innovation et au côté dynamique d’autres entrepreneurs. Souvent, les grandes entreprises ont du mal à innover et donc elles ont un intérêt à s’associer. Il faut se demander quelle influence réciproque cela aura et s’il y a un risque que ce partenariat ne finisse pas par imposer la forme de fonctionnement un peu technocratique des entreprises classiques. »

À la tête d’un cabinet de développement coopératif depuis 2001, Hervé Gouil estime que la solution viendra de l’aide apportée par les grands joueurs, comme les caisses Desjardins ici. « Le rapprochement entre de grandes coopératives et mutuelles qui, par leur statut et leur histoire, s’inscrivent dans la défense d’un modèle coopératif peut effectivement venir appuyer de nouvelles innovantes et s’en inspirer aussi. Pour les banques, par exemple, on peut penser au mode de communication avec les bénéficiaires via les réseaux, par rapport aux outils associatifs qui permettent de prendre des décisions d’investissement ou de partage. Tous ces éléments explorés ou mis à jour par de nouveaux entrepreneurs pourraient servir aussi à redynamiser l’animation coopérative d’une institution financière. »

Et le sociofinancement ?

Répondre aux problèmes financiers des coopératives du numérique avec un outil né du monde virtuel semble plutôt intéressant. Mais cette piste de solution est confrontée à un défaut majeur. « Quelques coopératives ont fait des appels à l’épargne publique à travers des titres privatifs, souvent sur des montants restreints, constate Hervé Gouil. S’il y a beaucoup de monde qui peut être concerné, il faut expliquer le projet, ce qui n’est pas simple. Pour l’instant, à travers ces formes de financement, il court-circuite certes les financements classiques, mais pour des montants et des engagements qui sont relativement faibles. »