SABSA: pour un accès universel aux soins

Takwa Souissi Collaboration spéciale
Le modèle de proximité a pour avantage de rejoindre des gens qui auraient peut-être, en temps normal, de la difficulté ou des réticences à se confier à des professionnels de la santé.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le modèle de proximité a pour avantage de rejoindre des gens qui auraient peut-être, en temps normal, de la difficulté ou des réticences à se confier à des professionnels de la santé.

Ce texte fait partie du cahier spécial Coopératives

Une clinique coopérative 100 % gratuite et sans médecin, desservant quelque 1800 patients dans un quartier à population vulnérable : c’est l’initiative que présentera Emmanuelle Lapointe, coordonnatrice de la coopérative de solidarité SABSA, dans le cadre du Sommet international des coopératives.

C’est du 11 au 13 octobre prochain, à Montréal, que se tiendra la troisième édition de ce regroupement international de référence pour le développement des affaires dans le milieu coopératif. Par chez nous, la coopérative SABSA a certainement une expérience pertinente à partager, chiffres à l’appui.

Fondée en 2011, la clinique de santé SABSA (pour « service à bas seuil d’accessibilité ») visait initialement à offrir des soins à des personnes vulnérables atteintes de l’hépatite C et du VIH-SIDA, dans le quartier Saint-Roch à Québec. Depuis 2014, elle offre aussi des services de santé de première ligne à la population des quartiers Saint-Sauveur et Saint-Roch. « À la base, l’initiative est partie de cinq individus, notamment des infirmières et intervenantes sociales, qui ont constaté une difficulté à rejoindre les clientèles plus vulnérables, raconte Emmanuelle Lapointe, coordonnatrice de SABSA. Elles voulaient mettre sur pied une solution efficace et directe pour répondre à ce problème. »

Un modèle idéal

Dans cette optique, le modèle de la coopérative s’est avéré tout indiqué pour cette petite équipe qui voyait grand. « On cherchait la structure de fonctionnement la plus simple possible, avec le moins de paliers hiérarchiques », explique la coordonnatrice de la clinique. En coupant dans le processus administratif et le carcan des structures plus traditionnelles, les professionnels ont ainsi plus de temps à consacrer aux patients. Ces derniers ont d’ailleurs la possibilité de devenir membres de la coopérative. « C’est véritablement un processus démocratique. Les utilisateurs ont leur mot à dire quant au fonctionnement de la clinique », ajoute Emmanuelle Lapointe. La coopérative compte à ce jour quelque 500 membres.

L’accès aux soins n’est pas acquis

C’est que ce modèle de proximité a aussi pour avantage de rejoindre des gens qui auraient peut-être, en temps normal, de la difficulté ou des réticences à se confier à des professionnels de la santé, notamment pour des problèmes liés à la consommation de drogues ou à la pauvreté, par exemple. Cette clientèle est pourtant doublement vulnérable, parce qu’elle souffre d’un réel problème d’accès aux soins.

D’aucuns peuvent s’étonner que l’accès aux soins de santé, pourtant gratuits dans le cadre de notre système public, ne soit pas acquis pour tous. C’est que, au-delà des moyens financiers, il y a plusieurs facteurs qui peuvent constituer un frein à cette accessibilité. « Oui, la carte d’assurance-maladie existe, mais encore faut-il en posséder une ! », fait remarquer Emmanuelle Lapointe. Pour d’autres, le fait de se rendre à des rendez-vous fixes est très difficile, soit pour des raisons de précarité ou d’instabilité. La clinique offre d’ailleurs l’option du sans rendez-vous, qui répond à cette problématique.

Plus de pouvoirs aux infirmières ?

Qu’en est-il de l’absence remarquée de médecin dans cette clinique ? Une étude menée pour la clinique SABSA a confirmé ce que les instigateurs du projet savaient déjà : 95 % des cas traités par l’organisme ont été entièrement pris en charge par des infirmières praticiennes, dites superinfirmières. Évidemment, certaines situations nécessitent l’intervention d’un médecin. « Il y a deux médecins partenaires de notre clinique, qui sont situés à environ un kilomètre de nos locaux, souligne la coordonnatrice de la coopérative. Nous pouvons aussi compter sur d’autres professionnels auxquels nous pouvons référer les patients, comme des psychiatres communautaires. »

Il faut dire que, dans ce cas, les médecins collaborent afin de rendre la tâche plus facile aux infirmières. Ces derniers peuvent signer des autorisations ou des prescriptions sans nécessairement toujours rencontrer personnellement un patient. « Dans certains cas, une analyse de laboratoire non équivoque constitue presque à elle seule un diagnostic. Nous l’envoyons donc au médecin pour entériner le tout et nous permettre de procéder rapidement au traitement », explique Isabelle Têtu, l’une des infirmières pratiquant à la coopérative SABSA.

Cela n’est pas sans rappeler un certain conflit qui oppose depuis plusieurs mois déjà l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec au Collège des médecins : la délégation de pouvoirs plus importants aux infirmières praticiennes. « Ce qui arrive, c’est que certains actes nous sont défendus, comme le fait de poser un diagnostic. Or, dans plusieurs cas, comme pour le diabète ou d’autres maladies chroniques, il est tout à fait possible d’avoir une idée précise de ce dont souffre le patient. Il y a des critères objectifs et des analyses médicales », dit-elle. L’infirmière déplore que, dans ces cas, du temps puisse être perdu pour une technicalité. Elle a toutefois espoir que les deux entités parviennent à une entente.

Quoi qu’il en soit, les membres de la coopérative sont bien heureux de voir leur modèle non seulement fonctionner, mais également inspirer. « Nous avons reçu plusieurs demandes d’information de gens qui souhaitaient peut-être implanter le modèle », rapporte Emmanuelle Lapointe. Mais ce que l’organisation a surtout reçu, c’est du soutien. Menacée de fermeture par manque de fonds, la clinique a été sauvée de justesse par une entente avec le ministère de la Santé. « Ç’a été une année pleine de défis. Nous n’étions pas certains de pouvoir continuer, mais la reconnaissance du public et du ministère est venue confirmer notre raison d’être », avoue la coordonnatrice de la clinique coopérative. L’équipe doit tout de même veiller à mettre en place d’autres stratégies de financement afin de rester en vie.

Pour plus d’informations, elle invite la population à consulter les rapports préliminaires produits par l’organisme en 2015 et 2016, sur le site Web de la coopérative de solidarité.