Une cible logique, selon Philippe Hurteau

Pierre Vallée Collaboration spéciale

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Un salaire minimum à 15 $ l’heure au Québec est-il réaliste ? Et pourquoi précisément ce taux horaire ? Ne risque-t-on pas ainsi de bousculer les employeurs et, par conséquent, de nuire à la création d’emplois ? Philippe Hurteau, chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), s’est penché sur le sujet.

Une augmentation du salaire minimum à 15 $ l’heure est réclamée par plusieurs, aux États-Unis, au Canada et aussi au Québec. Et au Québec, ce taux horaire de 15 dollars a une résonance particulière. « Avant de se faire une idée du montant précis auquel il faudrait hausser le salaire minimum, explique Philippe Hurteau, on a voulu d’abord savoir combien d’argent doit gagner un travailleur à temps plein au Québec pour disposer d’un salaire viable. Et par salaire viable, nous entendons un salaire qui permet de vivre avec une certaine marge de manoeuvre [...]. On ne parle pas ici d’un salaire de luxe, mais plutôt d’un salaire où l’on n’est pas obligé de toujours tout compter. »

Philippe Hurteau a donc mis en branle un processus de recherche à ce sujet. « On a fait une étude sur le coût de la vie au Québec en tenant compte des situations personnelles et des différences régionales. Cette étude a démontré que le salaire minimum se trouvait entre 13 et 18 dollars l’heure. Par exemple, si l’on vit à Trois-Rivières, le taux horaire est de 14 dollars, mais à Sept-Îles, il grimpe à 18 dollars. Et si l’on fait une moyenne entre les différents taux horaires, on obtient 15,10 $. Donc, le 15 $ l’heure aujourd’hui revendiqué se situe exactement dans la moyenne au Québec. »

Objections du patronat

La plupart des organisations et associations patronales, tout comme de nombreux employeurs, s’opposent à cette augmentation à 15 dollars l’heure du salaire minimum, jugeant d’une part que le coût de cette hausse est trop élevé pour leurs moyens financiers et prétextant d’autre part que cette hausse aura un effet dommageable sur la création d’emplois. À ces objections, Philippe Hurteau tient à apporter quelques nuances et avancer des pistes de solutions.

«  Le salaire minimum au Québec a augmenté de 50 sous l’heure par année pendant les trois dernières années du gouvernement Charest, soit en pleine crise financière, sans que cela produise d’effets négatifs sur l’économie et la création d’emplois. Je ne vois pas pourquoi cela serait différent avec cette nouvelle hausse. D’autant plus qu’il n’est pas question de hausser le salaire minimum à 15 $ l’heure d’un seul coup. »

Sans compter que la marche à grimper est moins haute qu’il n’y paraît. « On a calculé que depuis les dix dernières années le salaire minimum au Québec a augmenté en moyenne de 25 sous par année. Si l’on maintient ce même rythme d’augmentation, le salaire minimum en 2022 atteindrait alors 12,55 $ l’heure. L’augmenter à 15 $ l’heure pour cette même date exigerait un effort supplémentaire de seulement 46 sous par année. »

Mais que faire des petits employeurs qui ont peu ou pas de marge de manoeuvre financière ? « Le gouvernement pourrait facilement mettre en place une politique de soutien pour ces employeurs plus fragiles, qui pourrait prendre la forme d’un crédit d’impôt ou d’une subvention salariale. Ce serait évidemment une mesure temporaire, le temps que ces employeurs s’ajustent à la nouvelle hausse. »

De plus, Philippe Hurteau croit que les employeurs sous-estiment les effets bénéfiques pour eux d’une hausse du salaire minimum à 15 $ l’heure. « Actuellement, sur les 4 millions de travailleurs que compte le Québec, environ 1 million gagnent moins de 15 $ l’heure. C’est donc une personne sur quatre qui serait touchée par la mesure. Et que feront ces travailleurs avec cette hausse de salaire ? Eh bien, ils vont la dépenser, ce qui va stimuler l’économie, qui aujourd’hui repose essentiellement sur la consommation des ménages. Les employeurs verront donc la demande pour leurs biens et services augmenter, ce qui est avantageux pour eux. »

Certains courants économiques soutiennent que la distribution de la richesse ne passe pas seulement par l’augmentation du salaire minimum, mais aussi par la création de programmes gouvernementaux de soutien aux travailleurs. « Je n’ai rien contre de tels programmes, parce qu’ils ont leur utilité. Mais il faut réaliser qu’ils sont financés à même les impôts et les taxes de l’ensemble des contribuables. Il ne faudrait pas que ces programmes servent de prétexte aux employeurs pour ne pas fournir leur part d’efforts. La redistribution de la richesse passe aussi par le versement d’un salaire décent et viable, et cela, c’est la responsabilité sociale des employeurs et ils doivent l’assumer. »