Vers la création d’un syndicat pour les capitaines de zodiac

Tous les capitaines contactés par «Le Devoir» ont indiqué que la pression de leur travail les pousse parfois à adopter des comportements plus dangereux. 
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Tous les capitaines contactés par «Le Devoir» ont indiqué que la pression de leur travail les pousse parfois à adopter des comportements plus dangereux. 

Croulant sous une grande pression pour en mettre plein la vue aux touristes, les capitaines de croisières d’observation de baleines de Tadoussac souhaitent former une association. Quatre capitaines sur cinq de la région y seraient favorables, affirme le Syndicat international des marins canadiens, qui a entrepris des procédures au sein de trois compagnies : Croisières AML, Otis excursions et Croisières Essipit.

Le plus gros joueur de l’industrie de l’observation de baleines, Croisières AML, est particulièrement dans la mire du Syndicat des marins. Son opposition à l’association serait à l’origine du congédiement récent de deux capitaines. Leur cause sera entendue par le Tribunal administratif du travail, en septembre.

« On subit une grande pression de la part des employeurs, qui font leur publicité mensongère avec des photos impressionnantes de queues de baleine. En fait, c’est rare qu’on en voie », raconte Sylvain Marin, capitaine de croisières sur un navire pneumatique (ou zodiac) depuis 11 ans. Le stress lié aux attentes irréalistes de clients, combiné à celui lié aux aléas de la météo sur le fleuve, aux horaires chargés et aux bas salaires, fait partie des raisons de créer une « Alliance des capitaines ». En fonction des compagnies, un capitaine touche entre 15 et 30 $ l’heure passée en mer, sans être rémunéré pour le travail effectué à terre.

Des capitaines se disent victimes de représailles

Le plus grand croisiériste de la région est Croisières AML, qui emploie une trentaine de capitaines de bateaux pneumatiques en été. Au fil des années, le groupe a racheté certains compétiteurs de Tadoussac, comme Croisières 2001 et Croisières Dufour, en 2014. Selon le Syndicat international des marins canadiens, c’est « potentiellement la pire entreprise » pour qui conduire un zodiac sur le fleuve.

Les capitaines n’ont pas bénéficié de la croissance d’AML, soutient Patrice Caron, vice-président exécutif du Syndicat international des marins canadiens. « Les conditions de travail et les salaires n’ont pas changé depuis des années », avance-t-il. Plusieurs travailleurs du secteur ont confirmé au Devoir qu’AML est reconnue pour les bas salaires qu’elle verse aux capitaines. La compagnie n’a pas souhaité commenter ces allégations avant que le tribunal se penche sur la question.

Deux capitaines auraient été congédiés après que l’entreprise a eu vent du projet d’association, selon les informations du Syndicat des marins, confirmées par trois autres capitaines de Tadoussac. Parmi eux, Nicolas Ouellet, qui se présente comme l’instigateur de l’idée de se syndiquer. Il lui était impossible d’obtenir un congé parental, ni de réduire l’exigence de trois sorties par jour pour accommoder sa vie familiale. « Je n’arrivais plus à voir mes enfants », explique-t-il, ébranlé par son renvoi. Il raconte que son employeur était très exigeant et laissait toujours planer la menace d’un renvoi. « Je disais aux autres : avec tout le stress, s’il devait arriver un accident sur l’eau, ce serait comme pour le train [de Lac-Mégantic], c’est nous qui serions jugés coupables. »

Le Syndicat des marins accuse Croisières AML d’avoir rencontré, seul à seul, tous les employés pour les dissuader de s’associer. De son côté, AML ne confirme qu’un seul congédiement, sans rapport, selon elle, avec le processus syndical. « Il s’agit d’un employé qui avait un dossier assez chargé. Ça n’a aucun lien avec le dossier », explique Sarah Leblond, relationniste de Croisières AML.

Cet été, l’entreprise a exploité 10 bateaux de type zodiac dans cette section du fleuve, en plus de deux gros navires, l’AML Grand Fleuve et l’AML Zéphyr. Les autres compagnies visées par la demande d’association des capitaines, Otis excursions et Croisières Essipit, possèdent respectivement cinq et six bateaux pneumatiques. Les capitaines de trois plus petits joueurs des Escoumins ou de Grandes-Bergeronnes n’auraient pas souhaité se joindre à l’éventuelle association.

D’abord pour l’environnement

Lundi, un zodiac de croisière touristique est entré en collision avec un mammifère marin toujours non identifié au large de Grandes-Bergeronnes, à l’est de Tadoussac. Le Bureau de la sécurité des transports (BST) mène actuellement son enquête pour déterminer les causes exactes de l’accident. En théorie, les navires ne peuvent s’approcher à moins de 100 mètres d’un animal, 400 mètres s’il s’agit d’une espèce menacée.

Patrice Caron établit un lien entre l’accident et les conditions de travail difficiles des capitaines : « Les capitaines subissent une pression. Des fois, ils doivent aller plus vite, c’est dangereux. » Les pilotes des embarcations pneumatiques devraient être reconnus comme de véritables professionnels, selon lui. « Les capitaines sont ceux qui veulent conserver le parc marin. Ils veulent devenir leader mondial dans l’exploration. Ils sont capables de le devenir, mais ont juste besoin d’outils. »

Tous les capitaines contactés par Le Devoir ont indiqué que la pression de leur travail les pousse parfois à adopter des comportements plus dangereux, comme augmenter la vitesse. Ils précisent que la principale motivation de la syndicalisation n’est pas le salaire, mais d’« avoir une voix sur le quai ». L’un d’entre eux, qui ne souhaite pas être identifié, a indiqué au Devoir que « le plus important est de faire respecter la fragilité de l’écosystème du parc marin. Les clients sont de plus en plus conscientisés, mais les entreprises ne pensent qu’au profit ».

Les emplois liés aux croisières d’observation de baleines sont saisonniers, confinés à la saison touristique estivale de trois mois. Un capitaine de zodiac doit suivre différentes formations qui peuvent être faites en quelques semaines à l’Institut maritime du Québec, en plus d’obtenir une accréditation du Parc marin du Saguenay–Saint-Laurent.

2 commentaires
  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 3 septembre 2016 08 h 13

    Les capitaines ont raison de se syndiquer.

    À l'été 2015, j'ai traversé le fleuve pour observer les baleines à Tadoussac. J'hésitais depuis au moins 20 ans, voulant absolument laisser tout animal vivre en paix. Je suis donc monté sur le Grand Fleuve parce qu'on nous y promettait d'intéressants commentaires et explications sur les baleines. Je n'ai pas été déçu, les explications étant extraordinairement bien données par une personne à la fois spécialiste et amoureuse des baleines. Un sonar localisait constamment les baleines environnantes et indiquaient ce qu'elles faisaient, par exemple dormir ou nager pour s'alimenter. Il faut savoir qu'on ne dérange pas les baleines lorsqu'elles sommeillent et qu'il y a des distances à respecter en tout temps. Je me suis alors demandé si les petits zodiacs gravitant autour de notre navire savaient eux aussi où étaient les baleines et ce qu'elles faisaient sous l'eau. À un moment donné, notre navire a roulé au moins trente (30) degrés vers tribord, les 150 passagers (3 ponts) se déplaçant instantanément massivement sur ce côté. Je n'ai pas aimé et il se pourrait que le capitaine ait fait de même. Alors, vitement la syndicalisation pour l'amélioration des conditions de travail des équipages et le respect des règles minimales de sécurité sur l'eau et de protection des baleines et la protection des cétacés. Les capitaines ont le droit constitutionnel de se syndiquer et la compagnie AML doit absolument apparaître le respecter. Actuellement, elle se déshonore en faisant le contraire et je m'en désole. Merci aux capitaines.

  • Hélène Gervais - Abonnée 5 septembre 2016 07 h 39

    À tous ceux qui veulent voir les baleines ....

    je dirais ceci: N'oubliez pas que AML ne veut pas de syndiqués dans ses troupes. Alors allez donc vers une compagnie qui respecte ses employés et surtout les baleines qui ne peuvent se syndiquer elles.