Une solution pour conserver les sièges sociaux, selon Fondaction

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Le fondateur de la Librairie Pantoute, Denis Lebrun
Photo: Yan Doublet Le Devoir Le fondateur de la Librairie Pantoute, Denis Lebrun

Ce texte fait partie du cahier spécial Économie sociale

La vente de fleurons québécois en 2016, comme les Rôtisseries St-Hubert à l’entreprise ontarienne Cara, a soulevé les passions au sujet de la relève à la tête des entreprises d’ici. L’économie sociale est-elle une solution ?

Lorsqu’il était sur le point de prendre sa retraite, Denis Lebrun, fondateur de la Librairie Pantoute de Québec, avait annoncé son souhait de voir des employés acquérir l’entreprise. « On était tous dans notre coin à se dire que c’était beaucoup trop cher, qu’on n’était pas des gens d’affaires, qu’on ne voulait pas s’endetter », raconte Stéphane Picher, directeur de la succursale Saint-Joseph et aujourd’hui président de la coopérative de travailleurs actionnaires de la Libraire Pantoute.

Deux employées, Victoria Lévesque et Marie-Ève Pichette, ont amorcé une démarche d’acquisition. Pour acheter toutes les actions nécessaires au contrôle de l’entreprise, elles ont convaincu d’autres collègues de devenir propriétaires grâce à la formule coopérative. En 2014, la transition se concrétise. Les deux employées de la direction initiatrice de l’achat ont formé une corporation détenant 27 % des actions, tandis que les autres employés se sont réunis au sein d’une coopérative qui en possède 26 % ; 53 % des actions appartiennent donc à des travailleurs de la librairie, ce qui leur assure une majorité dans la prise de décisions.

Les trente employés ne sont pas obligés d’être membres, mais deux tiers d’entre eux le sont actuellement. En plus d’assurer la relève, la coopérative a aussi changé la dynamique, notamment sur le plan de l’engagement des employés, note M. Picher. « Les gens comprennent un peu mieux quelles sont les dépenses. Lorsqu’il y a de moins bonnes années, peut-être parce qu’on est plusieurs à détenir des actions, on est portés à être plus transparents. C’est normal qu’avant, on avait moins de chiffres, car c’était un propriétaire. Mais cela a augmenté la confiance et l’implication chez plusieurs employés. »

De plus, M. Picher observe que cette démarche a trouvé un écho dans la population. « On a vu la clientèle augmenter,affirme-t-il. Je crois que c’est parce que la nouvelle était positive et que ça faisait contraste dans un contexte où on entendait surtout parler, au cours des dernières années, de fermetures [de librairies] et d’un milieu du livre qui ne va pas bien. Ça nous a donné une belle visibilité. » Le chiffre d’affaires de la Librairie Pantoute tourne aujourd’hui autour de 4 millions de dollars.

Pour mener à terme cette transition, la corporation et la coopérative de la Librairie Pantoute ont reçu chacune un prêt de Filaction, une entité de Fondaction composée de 22 fonds de développement, qui octroie des investissements de moins de 500 000 $ à des PME du Québec. « C’est évident que sans un financier comme celui-là, on n’aurait pas réussi. On a payé les actions avec l’emprunt et, depuis, on le rembourse. »

 

Un moyen d’assurer la relève

Transformer une entreprise à but lucratif en entreprise d’économie sociale, un bon moyen d’assurer la relève ? C’est du moins ce qu’on croit à Fondaction. Lorsqu’un entrepreneur ne trouve personne à qui confier les rênes de son entreprise et approche le fonds de travailleurs pour savoir s’il peut le mettre en lien avec de potentiels acquéreurs, il lui suggère de considérer l’économie sociale comme solution, affirme Julien Lampron, directeur des affaires publiques chez Fondaction. « La formule coopérative est une formule intéressante pour conserver des sièges sociaux au Québec, dit-il. On va la pousser énormément et la mettre vraiment en avant. On accompagne des entreprises vers cette possibilité de fournir des capitaux pour des travailleurs qui voudraient éventuellement acquérir une entreprise. »

Cette approche n’est pas nouvelle chez Fondaction, et son préjugé favorable envers l’économie sociale ne date pas d’hier : 31 % des sommes investies par le fonds de travailleur, en entreprises ou dans des fonds partenaires, sont reliées à l’économie sociale. Mais les dossiers de relève se multiplient sur leurs bureaux. « Les fondateurs, qui sont surtout de la génération des baby-boomers, sont en train de passer le relais [et] ils se tournent vers des institutions comme nous. »

Devant la suggestion d’étudier la piste de l’économie sociale, l’attitude de ceux qui cherchent à qui passer le flambeau semble avoir changé au cours des dernières années. « Il y a un peu plus d’intérêt de la part des entrepreneurs à considérer cette possibilité,indique M. Lupien. Il y a de nombreux exemples qui fonctionnent, donc forcément, les oreilles sont plus attentives. »

Parmi les cas à succès, il rappelle celui de Fresche Solutions, autrefois nommée Speedware. Les employés ont racheté en 2010 l’entreprise à des intérêts américains, alors que l’entreprise Activant avait fait son acquisition en 2005. Fondaction leur a prêté main-forte pour reprendre le contrôle. L’équipe de direction a pris une portion des actions, tandis que les employés se sont réunis en une coopérative de travailleurs actionnaires pour en acquérir une autre. Ensemble, ils prenaient possession de la majorité des parts de l’entreprise montréalaise et lui redonnaient son indépendance. « C’est l’exemple d’une formule où l’on est capable d’accompagner des travailleurs dans la reprise d’une entreprise », dit-il. Il ajoute que les réussites des coopératives agricoles en convainquent aussi certains. « Quand on voit que le modèle coopératif fonctionne, forcément, ça incite plus d’entrepreneurs à se dire [que] passer à l’économie sociale va assurer la pérennité de l’organisation. »

Les statistiques démontrent d’ailleurs que le taux de survie des entreprises collectives est au-dessus de celui des entreprises privées à but lucratif. Une étude publiée en 2008 par le ministère du Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation indiquait que le taux de survie d’une coopérative est de 62 % après cinq ans et de 44 % après 10 ans, contre 35 % après 5 ans et 20 % après 10 ans du côté des entreprises privées à but lucratif.

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