Entre l’ouverture des Trudeau père et fils et le scepticisme buté de Stephen Harper

24 juin 2010. Le premier ministre canadien d’alors, Stephen Harper, accueille dans le hall d’honneur du parlement le président chinois, Hu Jintao.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne 24 juin 2010. Le premier ministre canadien d’alors, Stephen Harper, accueille dans le hall d’honneur du parlement le président chinois, Hu Jintao.

Justin Trudeau a entamé sa visite officielle, mardi, par une rencontre avec la communauté d’affaires du China Entrepreneur Club, à Pékin. Les relations économiques entre le Canada et la Chine seront au coeur de la mission, qui prendra part au sommet du G20 à Hangzhou la fin de semaine prochaine.

Le premier ministre canadien parle d’un « nouvel âge d’or » pour les relations entre les deux pays, plus de 40 ans après la première visite de son père, Pierre Elliott Trudeau, en octobre 1973. La visite survient surtout après près d’une décennie de règne conservateur, dont la relation avec la Chine a été « inconstante » dans les dernières années, analyse l’ancien ambassadeur du Canada à Pékin, Gordon Houlden.

Celui qui était du second voyage du père Trudeau, en 1983, auquel prenait également part le jeune Justin, croit que « les conservateurs étaient très sceptiques envers la Chine » du temps qu’ils dirigeaient la politique étrangère canadienne. En entrevue au Devoir, il se rappelle avec nostalgie l’engouement du Canada pour la Chine dans les années 1980. « Les choses étaient beaucoup moins compliquées qu’aujourd’hui », explique-t-il d’Edmonton, où il dirige aujourd’hui le China Institute de l’Université de l’Alberta. Depuis ce temps, la Chine a pris une place croissante dans l’économie canadienne, jusqu’à devenir le second partenaire commercial du pays. L’ex-diplomate revient sur les principaux événements de la décennie qui ont marqué les relations sino-canadiennes.

2010

Seule visite du président chinois au Canada en dix ans

Les dix dernières années ont surtout été marquées par une croissance fulgurante du commerce entre le Canada et la Chine. En 2006, les importations chinoises se chiffraient à 34,5 milliards de dollars, alors que l’an dernier elles s’élevaient à plus de 65,5 milliards. Au même moment, les exportations sont passées de 7,8 à 20,2 milliards de dollars.

Pourtant, durant ce temps, le Canada n’a accueilli le président chinois qu’une seule fois, soit lors du passage de l’ancien président Hu Jintao en juin 2010. Selon Gordon Houlden, la faible fréquence des visites nuit aux relations économiques. « Ce n’est pas un bon signe qu’il n’y ait eu aucune visite présidentielle depuis six ans. Il y a bien sûr eu d’autres visites, mais la présence du président est très importante, puisque la Chine est un pays où le pouvoir est très concentré, et le président a beaucoup plus de pouvoir qu’un premier ministre canadien, par exemple. » Il avance que de nombreux pays ont eu encore plus de succès à faire des affaires avec la Chine, comme le Japon ou l’Allemagne, grâce à des relations diplomatiques plus harmonieuses.

  
 

 

2012

Un frein à l’investissement chinois

Après l’achat de la pétrolière albertaine Nexen par le géant chinois CNOOC pour 15,1 milliards de dollars, le Canada a irrité le gouvernement chinois en adoptant une mesure limitant l’acquisition de compagnies canadiennes par des sociétés d’État étrangères. « Par réciprocité, si les Chinois ne sont pas contents de politiques adoptées dans un domaine, ça peut compliquer les choses pour les Canadiens dans d’autres domaines », explique M. Houlden. Il cite comme exemple le grand contrôle que se réserve Pékin dans ses importations, comme en témoigne le récent resserrement des exigences pour l’importation du canola dans le plus grand marché asiatique. Le conflit commercial suscite actuellement beaucoup d’inquiétude parmi les producteurs canadiens.

2014

Une protection pour les investisseurs toujours sous-utilisée

L’Accord de promotion et de protection des investissements étrangers a été signé en 2012 avec la Chine, a été inclus au projet de loi omnibus C-45 la même année et est en vigueur depuis 2014. D’une durée de 31 ans, l’accord représente, selon ses détracteurs, une menace à la souveraineté du pays en accordant aux sociétés chinoises le droit de poursuivre le Canada si elles se sentent lésées par l’adoption de lois ou règlements. Selon l’ex-diplomate, cette entente est au contraire « l’un des bons coups de Harper en Chine », améliorant la confiance des investisseurs. Toutefois, l’effet escompté se fait toujours attendre.

« Ça n’a pas provoqué de vagues d’investissement, dans un sens comme dans l’autre, puisque beaucoup de facteurs entrent en ligne de compte. D’abord, il est très coûteux d’investir en Chine. Si l’accord a pu aider un aspect, il reste peut-être 10, 12 aspects que va regarder un investisseur. Les raisons sont principalement économiques. » Affaires mondiales Canada a confirmé qu’« aucune dispute n’a été soumise par un investisseur, canadien ou chinois, depuis l’entrée en vigueur de l’Accord », il y a deux ans.

2016

Lancement de la BAII, sans le Canada

La Chine a réussi à convaincre 57 pays d’investir dans la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (BAII), notamment l’Australie, la France, la Russie et l’Allemagne. Concurrente du FMI, de la Banque mondiale et de la Banque asiatique de développement (BAD), elle est destinée à dynamiser le développement de la région. Le gouvernement Harper, pourtant partie aux négociations dès 2013, s’est désisté du projet à la demande des États-Unis, se désole Gordon Houlden. C’est finalement sans le Canada que la BAII a officiellement été lancée, en janvier 2016. « C’est vrai qu’on a manqué le bateau, mais il y a toujours un processus d’adhésion après la date fixée. Beaucoup de pays ont hésité à se joindre [à la BAII], comme le Royaume-Uni, mais ont finalement décidé d’aller de l’avant. »

Devant des gens d’affaires chinois mardi, Justin Trudeau a justement indiqué que le Canada envisageait de se joindre à la BAII. Si les relations entre les deux pays sont « encore loin » d’un accord de libre-échange, selon M. Houlden, il s’attend à ce qu’un « climat positif » ressorte du voyage. Le « nouvel âge d’or » permettrait, au moins, de régler les dossiers les plus urgents.

1 commentaire
  • Michel Lebel - Abonné 31 août 2016 12 h 50

    Trop idéologique!

    Harper avait une vision trop idéologique des relations internationales: ''bons'' versus ''méchants''. Mieux vaut garder entre États les ponts ouverts plutôt que fermés, sans se faire d'illusions cependant. Mieux avoir un monde sans murs qu'avec des murs. Ce n'est pas toujours facile de tendre la main, c'est souvent plus facile d'avoir le poing fermé. Une Rome fraternelle ne se fait pas en un jour... Harper avait de la difficulté à vraiment comprendre cette dernière donne: il faut une bonne dose de réalisme et d'humilité.

    Michel Lebel