Perspectives - À quoi la Caisse sert-elle?

Le gouvernement non interventionniste de Jean Charest devra aller au bout de sa logique. Si l'impact de la Caisse de dépôt sur l'économie québécoise doit se limiter au rendement offert, ce gouvernement devra alors rendre aux déposants la liberté de choisir leurs gestionnaires.

La Caisse de dépôt ne peut plus justifier sa raison d'être si son seul rôle consiste à offrir du rendement à ses déposants. Surtout si ce rendement consiste à ne faire finalement que le marché, à n'offrir que légèrement plus que la médiane, comme ce fut le cas au cours d'une année 2003 pourtant exceptionnelle sur la scène financière. Si la contribution à l'économie québécoise se résume à offrir une performance positive à ses commettants, il devient alors légitime que ces déposants, jusqu'ici captifs de la Caisse, veuillent alors choisir leurs gestionnaires parmi ceux qui savent graviter dans le premier quartile.

Il ne faut rien enlever aux qualités du numéro un de la Caisse. Henri-Paul Rousseau faisait et fait encore consensus pour ses qualités de redresseur et de gestionnaire, pour son intégrité et son engagement. Mais il y a aussi cette autre sensibilité qu'on lui reconnaissait et reconnaît toujours, celle de pouvoir faire les arbitrages stratégiques nécessaires au développement de l'économie québécoise sans compromettre le rendement ni exposer indûment l'avoir des déposants aux risques financiers et aux distorsions d'intérêt politique.

Cette sensibilité ne semble plus être sollicitée depuis le virage «performance» imposé à l'institution. Certes, un redressement était devenu nécessaire à la Caisse après les surexpositions du type Vidéotron, Nortel et gestion stratégique de répartition d'actif, de même que les dérapages du type Montréal Mode et visée hollywoodienne. Mais Claude Béland, Henri Massé et compagnie manifestent une crainte justifiée de voir le double mandat qui a servi d'inspiration à la création de la Caisse être balayé sous le tapis dans l'opération nettoyage.

On pense ici à cette double mission enchâssée dans un discours de Jean Lesage qui, en 1965, parlait de ce rôle consistant à «préserver et à faire fructifier le capital de ses déposants en obtenant un rendement convenable», se combinant à celui visant à «rendre disponibles ses fonds pour le développement économique du Québec». C'est cette double mission qui se retrouve derrière l'idée de forcer de grands déposants à confier la gestion de leurs avoirs à la Caisse et de créer ainsi une masse critique de liquidités. Aujourd'hui, la Caisse compte une vingtaine de déposants dont les plus gros sont le Régime de retraite des employés du gouvernement (RREGOP), la Régie des rentes du Québec, la Commission de la construction du Québec, la CSST, la SAAQ ou encore le régime de retraite du personnel d'encadrement.

Mais depuis, et sans renier ce double mandat originel, le président du conseil et directeur général multiplie les sorties publiques positionnant le nouveau modèle de la Caisse autour de son rôle de fiduciaire de l'épargne qu'on lui confie. Tout en martelant que la meilleure façon d'avoir un impact économique, c'est encore d'offrir du rendement aux déposants.

L'obsession du rendement s'est donc installée à la Caisse. Une réaction normale dans les circonstances, après deux années particulièrement désastreuses en 2001-02. Mais une obsession qui condamne la Caisse à figurer parmi les meilleurs gestionnaires de son industrie. M. Rousseau a déjà soutenu qu'un véhicule de grande envergure, comme le système constitué de la Caisse et de ses déposants, était un préalable pour que l'épargne collective québécoise puisse pleinement profiter des occasions de marché. D'autant que des rendements supérieurs proviennent d'une efficacité dont seuls les joueurs de grande taille peuvent espérer tirer profit, a-t-il ajouté. Reste à en faire la preuve.

Or cette preuve n'est sûrement pas venue du taux de 15,2 % dégagé par la Caisse en 2003. Un rendement légèrement supérieur à la médiane, sans plus, et qui nous fait oublier un plongeon cumulé équivalent survenu en 2001-02. Un rendement «satisfaisant», pour reprendre le commentaire d'Henri-Paul Rousseau, réalisé toutefois au cours d'une année exceptionnelle pour les marchés financiers, et ce, dans chaque catégorie d'actif.

Un rendement qui, en définitive, se distingue essentiellement par la bonne décision prise de protéger les portefeuilles contre les fluctuations des devises. Et qui, au demeurant, fait ressortir une performance particulièrement intéressante sur le marché obligataire. Mais c'est un rendement qui cache une extrême prudence — compréhensible dans le contexte de 2001-02 — ayant mené à un positionnement des portefeuilles contraire à ce qu'il aurait dû être l'an dernier. On peut penser ici au choix de la Caisse de s'en remettre à une surpondération en obligations et à une diminution du poids des actions, à une sous-évaluation des valeurs technologiques ou encore à la prépondérance accordée à un style de gestion axé sur la valeur plutôt que sur la croissance.

Si la Caisse veut s'en tenir au rendement, si son plus haut dirigeant ne veut plus être cet équilibriste répondant aux intérêts économiques supérieurs du Québec sans compromettre le rendement, elle n'aura d'autre choix que de se classer dans le premier quartile et de s'y maintenir. Sinon, comment justifier qu'on empêche les déposants d'obtenir une meilleure performance ailleurs?