Francesco Bellini prévient Ottawa - Le contrôle des prix des médicaments ne pourra pas durer

L'industrie pharmaceutique canadienne est à la croisée des chemins. Si les gouvernements ne mettent pas en place des mesures pour favoriser leur croissance au pays, notamment en assouplissant le contrôle des prix sur les médicaments ou en allongeant la durée des brevets, le Canada ne sera bientôt plus sur la carte mondiale des endroits favorables à l'investissement pour les grandes compagnies pharmaceutiques, a plaidé hier Francesco Bellini, fondateur de BioChem.

Aujourd'hui à la tête de Neurochem, une entreprise biotechnologique au seuil d'une commercialisation de ses produits, surtout pour l'alzheimer et l'arthrite, Francesco Bellini n'y est pas allé par quatre chemins devant les membres de l'Association des MBA, où il s'exprimait.

Une cible politique

Malgré ses avancées pour la santé publique, «l'industrie [pharmaceutique] est devenue une cible politique», a-t-il déclaré. «Ce n'est pas particulièrement nouveau au Canada, où les multinationales sont regardées depuis longtemps avec suspicion, parfois avec raison. En fait, très tôt dans ma carrière, j'ai été confronté à un avenir incertain quand les patrons étrangers de la multinationale où je travaillais ont soudainement décidé de mettre fin à leurs activités de recherche et développement [R&D] au Canada. [...] On se dispute encore régulièrement [avec les gouvernements] sur des enjeux comme la protection des brevets, le contrôle des prix et le traitement soi-disant préférentiel des producteurs de médicaments génériques.»

Francesco Bellini a rappelé les embûches que rencontrent les compagnies pharmaceutiques dans leur domaine, peu importe l'endroit dans le monde: un coût moyen de développement d'un médicament qui se chiffre à 800 millions $US, une molécule sur 5000 uniquement qui sera commercialisée, trois médicaments sur 10 seulement permettant de couvrir le coût de leur développement, etc.

Le contrôle des prix

Quand on ajoute le contexte canadien, la situation devient très «irritante» pour les entreprises pharmaceutiques, affirme M Bellini. En haut de la liste des ajustements à apporter, il cite le régime de fixation des prix des médicaments, qui permet au Canada d'acquitter une facture bien moins élevée qu'aux États-Unis. Selon lui, il s'agit d'une «situation non seulement à courte vue, mais qui ne survivra pas longtemps».

«Ça n'encourage pas l'innovation, a-t-il soutenu. Un nouveau médicament introduit aujourd'hui peut devoir se vendre le même prix qu'un plus âgé qui a 10 ans.»

Le contrôle des prix a un effet sur la santé publique, dit-il. «Ça limite l'accès aux nouvelles thérapies pour les Canadiens. C'est maintenant commun pour une grande multinationale de simplement rendre disponible son nouveau médicament, et donc souvent le plus efficace, dans un autre marché avant. Et parfois, il n'est pas disponible du tout au Canada.»

Ce mécanisme de contrôle des prix est désormais dans la mire des multinationales, ajoute M. Bellini. Le phénomène de la vente illégale de médicaments canadiens par Internet à destination des États-Unis a mis en relief le problème de disparité des prix. «Si cette politique persiste, vous pouvez être sûr que l'industrie va faire tous les efforts pour s'assurer que l'accès à des médicaments à bas prix [au Canada] disparaisse à la longue.»

La durée des brevets

La durée des brevets au Canada, qui est en pratique la plus courte parmi les pays industrialisés, car aucune rallonge n'est permise, irrite également les grandes compagnies pharmaceutiques. Sans compter le délai pour l'approbation de ces brevets, plus long au pays (672 jours en moyenne) qu'aux États-Unis (459 jours) ou en Europe (475 jours).

L'accumulation de désagréments provoque une perception négative du Canada aux yeux des multinationales de la pilule, qui sont alors tentées d'investir leurs billets de banque ailleurs dans le monde. «Dans l'économie mondiale d'aujourd'hui, nous ne pouvons pas vivre dans une bulle, a-t-il affirmé. Les dollars à investir vont là où l'environnement est le plus favorable.»

Francesco Bellini en veut pour preuve les chiffres de 2002, qui montrent que les entreprises pharmaceutiques ont investi 32 milliards de dollars en R&D aux États-Unis, soit l'équivalent de 18 % de leurs revenus, contre à peine 10 ou 11 % de leurs revenus pour leurs filiales canadiennes. «Et ça descend depuis des années», a-t-il dit.

Il faut que les gouvernements soient plus ouverts aux demandes des compagnies pharmaceutiques, un secteur porteur d'avenir qui emploie des milliers «de bons salariés», dit M. Bellini. «Il y a un grand nombre de personnes dans l'industrie pharmaceutique et biotechnologique mondiale qui pensent que le Canada ne propose pas un environnement vraiment accueillant comparativement à d'autres endroits. Les Canadiens et les décideurs politiques dans ce pays doivent faire un choix. Sommes-nous prêts à cesser de jouer pour des fins politiques avec cette industrie vitale? Sommes-nous prêts à créer un environnement plus favorable? Ou préférons-nous nous asseoir et attendre que les investissements s'en aillent ailleurs?»