Paul Tellier réclame une politique nationale de l'aéronautique

Paul Tellier: «Dans un monde idéal, les gouvernements n’auraient pas à intervenir de cette manière. Mais le monde de l’aéronautique ne suit pas nécessairement le modèle théorique du libre marché.»
Photo: Jacques Nadeau Paul Tellier: «Dans un monde idéal, les gouvernements n’auraient pas à intervenir de cette manière. Mais le monde de l’aéronautique ne suit pas nécessairement le modèle théorique du libre marché.»

Paul Tellier, président-directeur général de Bombardier, qui parlait hier midi devant plus de 800 personnes à la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, a mis davantage de pression sur les gouvernements en soutenant que, sans la mise au point d'une politique canadienne de l'aéronautique, ce pays risque de provoquer un déclin de sa propre industrie de l'aéronautique, qui est l'une des plus performantes de toute l'économie.

C'est la situation de l'industrie mondiale qui oblige à un tel positionnement, explique M. Tellier: «Dans un monde idéal, les gouvernements n'auraient pas à intervenir de cette manière. Mais le monde de l'aéronautique ne suit pas nécessairement le modèle théorique du libre marché. Et on ne va pas dicter aux États-Unis et aux pays de l'Union européenne comment gérer leurs affaires». Il y a aux États-Unis des politiques et des pratiques pour appuyer Boeing par le biais d'investissements militaires en recherche et développement. Dans les pays européens il y a l'aide donnée à Airbus, et au Brésil c'est l'appui à Embraer, sans oublier la Chine, le Japon et la Russie qui se préparent à attaquer le marché des avions régionaux avec la complicité de leur gouvernement respectif.

«Si des gens pensent que Bombardier et ses fournisseurs peuvent le faire tout seuls, c'est rêver en couleurs», a lancé le p-d.g. au cours d'un long point de presse qui a suivi sa conférence.

Le financement des livraisons d'avions

Le déclin auquel M. Tellier fait allusion pourrait d'ailleurs commencer rapidement avec la question du financement des livraisons d'avions, que les manufacturiers sont obligés d'assumer depuis que leurs clients leur imposent cette responsabilité. Bombardier «risque» pour sa part jusqu'à un milliard de dollars en financement intérimaire, soit l'équivalent de 60 appareils, après quoi la production et les livraisons devraient être ralenties ou arrêtées, à moins que les gouvernements canadien et québécois ne maintiennent les programmes de garantie du financement et que l'Ontario fasse aussi sa part, ce qui se justifierait amplement du fait que 52 % des fournisseurs de Bombardier sont des entreprises ontariennes.

Une autre manifestation de ce déclin pourrait être l'installation ailleurs qu'au Canada d'une nouvelle usine pour la fabrication d'appareils de 100 sièges ou plus. Bombardier procède actuellement à une étude de faisabilité, et la décision d'aller de l'avant ou pas sera prise à la fin de 2004 ou au début de 2005. L'emplacement de l'usine est forcément un facteur important dans un projet qui pourrait approcher les deux milliards pour une famille d'appareils ayant de 100 à 125 sièges.

Hier matin, M. Tellier a affirmé, dans une entrevue à la Presse canadienne, que Bombardier pourrait décider d'assembler cet appareil en Irlande du Nord. «Nous avons des installations de première classe et des travailleurs d'excellente qualité à Belfast. Il y a de plus au Royaume-Uni une agence de financement à l'exportation qui est forte», a-t-il ajouté.

Un journaliste a demandé si Bombardier n'était pas engagé dans une démarche de séduction auprès des gouvernements au Canada. «On ne courtise personne, mais il y a des gens qui nous courtisent, c'est certain», a répondu le p.-d.g. Cet appui recherché pour l'industrie aéronautique suscite des réactions négatives dans certains milieux. M. Tellier ne manque d'ailleurs aucune occasion de parler de la nécessité d'une politique de l'aéronautique «avec un grand P», notamment à Vancouver et à Toronto.

Bombardier a 15 000 employés au Québec, et 10 000 de ces emplois ont été créés depuis 1992. L'industrie canadienne de l'aéronautique génère des revenus annuels de 20 milliards et emploie 80 000 personnes, dont 50 000 qui travaillent directement à la production d'avions et de pièces. Selon M. Tellier, la politique aéronautique canadienne doit s'articuler autour de trois activités, à savoir la conception de nouveaux produits, la fabrication de ces produits et plus particulièrement la vente de ces produits. Le p-d.g. propose une liste de mesures à prendre pour un engagement à long terme sur le financement.

Enfin, M. Tellier a tenu à étouffer les rumeurs de dissension qui ont circulé dans certains médias en ce qui concerne ses relations avec les familles Beaudoin et Bombardier. Il a voulu leur «rendre hommage pour leur appui constant» au cours du processus de recentrage des activités du groupe. Pour ce qui est des mesures de rationalisation dans le secteur du rail, M. Tellier promet une annonce d'ici le mois de juin.