Verizon met la main sur Yahoo ! pour 5 milliards

Le rachat, qui se fera entièrement en numéraire, devrait être bouclé en 2017.
Photo: Karen Bleier et Mandel Ngan Agence France-Presse Le rachat, qui se fera entièrement en numéraire, devrait être bouclé en 2017.

Le groupe Internet américain en difficultés Yahoo ! a annoncé lundi être parvenu à un accord avec le géant des télécoms Verizon pour lui vendre ses activités de coeur de métier pour 4,8 milliards de dollars.

Le p.-d.g. de Verizon, Lowell McAdam, a indiqué dans un communiqué que les activités de Yahoo ! seraient intégrées dans la même division que celles d’AOL, autre ex-fleuron d’Internet racheté l’an dernier, afin de créer « un groupe international de médias de premier rang et d’aider à accélérer nos revenus dans la publicité en ligne ».

« C’est émouvant de s’unir avec AOL et Verizon alors que nous entamons un nouveau chapitre centré sur les économies d’échelle et le mobile », a souligné la directrice générale de Yahoo !, Marissa Mayer, citée dans le communiqué, faisant allusion au rôle de pionniers de l’Internet joué à la fois par AOL et Yahoo !. Le coeur de métier de Yahoo ! comprend de célèbres services en ligne comme Yahoo News ou Yahoo Mail.

Le rachat, qui se fera entièrement en numéraire, devrait être bouclé en 2017. Il ne porte pas sur la trésorerie de Yahoo !, un portefeuille de brevets et les parts que le groupe détient au capital du chinois Alibaba et dans Yahoo ! Japan. Ces activités seront regroupées dans une société d’investissement qui sera rebaptisée. Cet accord « marque un pas important dans notre stratégie pour dégager davantage de valeur pour les actionnaires », a ajouté Mme Mayer, qui était sous la pression de plusieurs actionnaires pour trouver une solution améliorant la valeur de Yahoo ! en Bourse.

Valeur moindre

C’est actuellement essentiellement la participation dans Alibaba qui justifie ses 37 milliards de valorisation boursière, bien loin des plus de 100 milliards affichés durant la bulle Internet ou des jusqu’à 47 milliards pour lesquels Microsoft avait proposé de l’acheter en 2008.

Marissa Mayer a indiqué lundi qu’elle entendait rester avec Yahoo ! dans le cadre de ce nouveau chapitre de son histoire, alors que les médias américains lui prêtaient l’intention de quitter le groupe une fois la transaction bouclée. « Pour moi personnellement, j’ai l’intention de rester. J’aime Yahoo ! et je crois en vous tous. C’est important pour moi de voir Yahoo ! entrer dans ce nouveau chapitre », a-t-elle affirmé lundi.

La transaction annoncée lundi est pour elle un aveu d’échec, alors que son arrivée aux commandes en 2012 avait suscité beaucoup d’espoirs. Yahoo ! vient encore d’annoncer une perte nette de 440 millions de dollars au deuxième trimestre. Elle a tenté depuis quatre ans de relancer Yahoo ! avec de multiples acquisitions, une modernisation de ses produits, et plus récemment un plan de la dernière chance réduisant les effectifs de 15?% et rationalisant les activités.

Parmi les autres candidats au rachat de Yahoo !, les médias américains avaient cité le fonds TPG et Dan Gilbert, le fondateur de Quicken Loans, auquel Warren Buffett s’était dit prêt à apporter une aide financière. Mais la solution d’un rapprochement avec Verizon, et surtout AOL, a finalement été retenue en raison des économies d’échelles qu’elle va permettre. C’était, entre autres, une recommandation fin 2014 du fonds activiste Starboard Value, l’un des actionnaires sous la pression desquels Yahoo ! a fini par accepter de se démanteler.

Verizon, qui doit présenter ses résultats financiers pour le deuxième trimestre mardi, ne peut plus compter seulement sur ses services de téléphonie mobile comme moteur de croissance et s’est lancé dans une transformation stratégique : il cherche à se renforcer dans la vidéo et surtout la publicité en ligne, un marché largement dominé aujourd’hui par Google et Facebook. Les dirigeants du groupe télécoms ont expliqué à plusieurs reprises que c’est pour ses technologies publicitaires qu’ils avaient racheté AOL, de même qu’une autre entreprise baptisée Millennial Media.

En plus des sites grand public à sa marque et du site de blogs Tumblr, dont la fréquentation totale était estimée à un milliard de visiteurs par mois l’an dernier par la société de recherche Trefis, Yahoo ! est aussi propriétaire du spécialiste des outils publicitaires BrightRoll et de la société d’analytique Flurry.

Aveu d’échec

La vente du coeur de métier de Yahoo ! à Verizon démontre que Marissa Mayer, malgré son statut de star de la Silicon Valley, n’a pas réussi à relancer le pionnier américain d’Internet. À 41 ans, elle affiche un bilan mitigé, loin de l’enthousiasme suscité par son arrivée au poste de directrice générale.

Malgré son manque d’expérience comme chef d’entreprise, les investisseurs avaient cru que cette jeune ingénieure aux yeux clairs et à la chevelure blonde saurait réinventer le groupe et lui redonner une place de premier plan dans un secteur Internet dominé aujourd’hui par Google ou Facebook.

Marissa Mayer était arrivée chez Yahoo ! avec une image de passionnée de mode et d’étoile montante chez Google, dont elle était devenue en 1999 la 20e salariée et la première femme ingénieure. Elle n’a pas ménagé sa peine pendant quatre ans, avec en particulier une politique très agressive d’acquisitions de startups censées apporter au groupe des « talents » ou des technologies prometteuses.

Tumblr est devenu le symbole des limites de cette stratégie : Marissa Mayer avait mis plus d’un milliard de dollars sur la table pour racheter ce site de blogs en 2013. Au lieu d’aider comme elle l’espérait Yahoo ! à renouer avec les jeunes internautes, cela a creusé ses pertes, avec notamment une charge de dépréciation dans les derniers comptes trimestriels.

Marissa Mayer a aussi tenté, avec un succès inégal, de moderniser plusieurs produits historiques comme la page d’accueil, la messagerie ou le site Yahoo Finance. Elle a donné la priorité au mobile, à la vidéo et aux contenus, avec la diffusion en direct en streaming de concerts ou de compétitions sportives, le lancement de magazines thématiques et le recrutement de journalistes vedettes.

La croissance n’est toutefois pas repartie, les départs de dirigeants se sont accélérés, et la valorisation boursière du groupe ne reflète plus aujourd’hui que la valeur des participations dans des sociétés asiatiques comme Alibaba.

Plan de la dernière chance

La déconvenue de Marissa Mayer chez Yahoo ! jette une ombre sur un parcours qui semblait jusque-là sans tâche.

Née le 30 mai 1975 dans le Wisconsin, elle avait fait preuve de ses talents d’ingénieure dès le lycée, représentant cet État du nord des États-Unis lors d’une convention nationale de jeunes scientifiques, puis s’était spécialisée dans l’intelligence artificielle à l’Université de Stanford. Avant de rejoindre un Google encore balbutiant, où elle avait côtoyé le p.-d.g. d’AOL Tim Armstrong, elle avait aussi travaillé dans un prestigieux laboratoire informatique de la banque UBS.

Le magazine Glamour l’avait couronnée « femme de l’année » en 2009, la qualifiant de « visionnaire ». Et Forbes la considérait toujours en mai comme la 55e femme la plus puissante du monde (elle était toutefois 22e en 2015).

Mariée depuis décembre 2009 au financier Zachary Bogue et mère de trois enfants, sa position chez Yahoo ! l’a aussi mise au centre de débats sur la place des femmes dans le monde du travail. Si elle a allongé à 16 semaines les congés maternité payés des salariées de Yahoo !, elle ne s’était par exemple que brièvement arrêtée lors de la naissance de son fils en 2012, puis de deux jumelles fin 2015.

Marissa Mayer restait l’un des directeurs généraux les mieux payés des États-Unis, et la presse avait évoqué des indemnités de départ dépassant 55 millions de dollars.