La mondialisation et les inégalités

Branko Milanovic
Photo: YouTube Branko Milanovic

Fin de la mondialisation ? Entre 1988 et 2008, la mondialisation a profité aux Asiatiques les plus pauvres et aux Occidentaux les plus riches. Aux dépens des classes moyennes du Nord, dont l’appauvrissement relatif constitue aujourd’hui le principal défi politique. Propos recueillis par Antoine Reverchon.

La mondialisation a ouvert une nouvelle ère dans le commerce international ; les marchandises circulent plus librement que jamais. Certains pays en voie de développement ont ainsi profité de ce nouveau contexte pour devenir de puissants exportateurs. Mais dans les pays industrialisés, les délocalisations ont durement touché les classes ouvrières. Faut-il voir dans ce mouvement un processus de redistribution planétaire qui permet de faire reculer les inégalités à l’échelle du monde ? Cette vision est-elle au contraire illusoire ? Éléments de réponse avec Branko Milanovic, économiste américain d’origine serbe, qui a fait l’essentiel de sa carrière à la Banque mondiale, où il a dirigé un programme de recherche sur les inégalités.

On a coutume de lire et d’entendre que la mondialisation des échanges intervenue depuis un quart de siècle, avec la chute de l’Union soviétique et l’ouverture de la Chine et de l’Inde, a sorti des centaines de millions de personnes de la pauvreté. Le capitalisme aurait donc réussi là où le communisme soviétique et les expériences de développement « autocentré » de nombreux pays du tiers-monde ont échoué ?

Il y a eu en effet un fort accroissement de la richesse mondiale sur cette période. Les pays d’Asie en ont été les principaux bénéficiaires, alors que l’Europe et l’Amérique du Nord en ont beaucoup moins profité. C’est l’inverse de la première mondialisation, entre 1850 et 1914, dont l’Europe et l’Amérique avaient été les seuls bénéficiaires, tandis que la Chine et l’Inde connaissaient une régression de leur richesse.

Il y a un risque non négligeable que le degré d’inégalités que nous avons atteint débouche sur des conflits, des guerres civiles

 

Mais nous possédons aujourd’hui suffisamment de données pour savoir ce qui se cache derrière cette convergence, et découvrir qu’il y a en réalité des perdants et des gagnants de cette seconde mondialisation, tout comme pour la première. Nous avons désormais accès aux enquêtes menées auprès des ménages dans la plupart des pays du monde, où il leur est demandé quel est leur revenu disponible (d’où qu’il provienne) et leur consommation. Depuis la chute du communisme et l’ouverture de la Chine, nous pouvons travailler sur ces données jusque-là tenues secrètes. Et nous avons, à la Banque mondiale, lancé des enquêtes de ce type dans la plupart des pays d’Afrique.

La compilation de données d’environ 130 pays sur vingt ans, de 1988 à 2008, montre que la hausse des revenus a été très forte pour deux catégories de la population mondiale : premièrement, celle qui se situe au milieu de l’échelle des revenus (entre les 40e et 60e centiles — c’est-à-dire que 40 % de la population mondiale gagne moins qu’eux, et 40 % plus qu’eux) ; deuxièmement, celle qui se situe tout en haut de cette échelle, le dernier décile, et en particulier les 1 % les plus riches. La première catégorie a vu ses revenus augmenter de 70 à 80 % ; la seconde, de 65 %. En revanche, la progression des revenus a été de moins de 10 % entre les 75e et 95e centiles. Elle est nulle pour les ménages situés au 80e centile.

De qui s’agit-il, concrètement ?

Les ménages à revenus moyens, qui ont vu leur revenu le plus progresser, sont essentiellement en Chine, en Inde, au Vietnam, en Thaïlande et en Indonésie. Les plus riches sont un peu partout, mais surtout aux États-Unis : 12 % des Américains font partie des 1 % les plus riches de la planète. Enfin, les classes moyennes européennes et américaines ont vu leurs revenus stagner.

Les partisans des « bienfaits » de la mondialisation promeuvent la « théorie du ruissellement » : l’enrichissement des uns, en créant des activités, des emplois et de la consommation, finirait par enrichir tout le monde. Cela peut être vrai à un niveau national si des institutions procèdent à la redistribution des revenus. Mais au niveau mondial, cette théorie est fausse. Comme lors de la première mondialisation, la révolution technologique a créé des rentes énormes sur les produits nouveaux, et la mondialisation a étendu la captation de ces rentes à la planète entière.

Les plus pauvres se sont enrichis, et le niveau de revenu des classes moyennes occidentales reste tout de même très supérieur à la moyenne. Ce n’est pas si mal, non ?

Certes, mais il ne faut pas croire que les perdants de la mondialisation soient victimes d’une illusion d’optique. La stagnation de leurs revenus est due à l’explosion du chômage, à la généralisation de la précarité, à la faiblesse des salaires, aux délocalisations des entreprises vers les pays d’Asie. Surtout, ils ne vivent pas sous un gouvernement mondial, mais dans des États-nations. Le chômeur français ou américain se fiche de ce qui se passe en Chine. En revanche, il voit que, dans son propre pays, les 1 % à 5 % les plus riches ont profité de la mondialisation, contrairement à lui.

De plus, ces inégalités, jusque-là masquées par le recours massif au crédit, ont été mises en lumière par la crise de 2008. La distribution des revenus est la même qu’avant la crise, mais alors que les riches ont reconquis en peu de temps leur niveau de revenu antérieur, celui des classes moyennes stagne ou diminue depuis huit ans, ce qui suscite désenchantement et colère. Des mouvements politiques ont compris que l’on pouvait prospérer sur le thème des inégalités : il est devenu possible de dire ouvertement que la mondialisation, ce n’est pas bon pour tout le monde.

La convergence des revenus entre pays asiatiques et classes moyennes occidentales n’induit-elle pas un mouvement de relocalisation des activités chez nous ?

Non, parce qu’il y a encore de nombreux pays dont la marge de progression est importante, en Asie du Sud (Cambodge, Birmanie) et en Afrique (Éthiopie, Kenya…). Il n’y aura pas de retournement. Et les personnes qui ont perdu leur emploi ou vivent dans la précarité depuis dix ou quinze ans ont perdu leur qualification ; il est trop tard pour qu’elles retrouvent une dynamique de hausse des revenus.

Les économies occidentales ne vont-elles pas créer des emplois en « montant en gamme » dans la technologie, quitte à sacrifier les industries traditionnelles, laissées à la concurrence asiatique ?

Il y aura certes des créations d’emplois nouveaux, y compris dans des activités qui n’existent pas encore. Mais y en aura-t-il autant que d’emplois perdus ? Surtout, les effets de la mondialisation durent depuis une génération, une vie entière pour certains, et ont modifié profondément les conditions de travail pour les générations suivantes. Tout se passe comme si on était retourné au travail à la tâche d’il y a cent cinquante ans, avec les « contrats zéro heure », l’ubérisation des services, la « flexibilisation » du marché du travail…

Comment combattre cette aggravation des inégalités ?

À partir de 1914 et jusqu’en 1980, il y a eu une période de forte baisse des inégalités. Pour de mauvaises et de bonnes raisons. Les mauvaises sont liées aux deux guerres mondiales. Au-delà de la destruction de richesses (qui réduit « naturellement » les inégalités), la guerre a été financée par les riches, et le maintien de la cohésion nationale a nécessité une redistribution des revenus. Les « bonnes » raisons, c’est que la pression de la révolution russe, du mouvement socialiste et du syndicalisme, renforcés par le désenchantement des classes populaires envers les classes riches, jugées responsables du conflit, ont accentué ce phénomène de redistribution. Enfin, l’accès à l’éducation s’est généralisé et a permis aux travailleurs d’obtenir les emplois plus qualifiés créés par le progrès technique.

La période qui suit 1945 est unique dans l’histoire mondiale, car elle a vu simultanément la richesse mondiale augmenter considérablement (d’un facteur cinq pour des pays comme l’Italie, par exemple) et les inégalités diminuer d’un tiers. Alors qu’auparavant l’augmentation de la richesse globale entraînait celle des inégalités, comme cela est à nouveau le cas depuis 1988.

Il faudrait donc une guerre pour inverser la tendance ?

Il y a un risque non négligeable que le degré d’inégalités que nous avons atteint débouche sur des conflits, des guerres civiles. L’extension actuelle du nationalisme en Europe et aux États-Unis, combiné au revanchisme de la Russie et de la Chine, rappelle 1914… Espérons que les leçons du passé ont été tirées !

Certes, les moteurs d’une réduction des inégalités — la force des syndicats et des partis de gauche, l’extension de l’éducation — sont aujourd’hui épuisés. Mais il y a d’autres facteurs « positifs » possibles, comme une forte hausse des impôts sur le patrimoine et les successions pour favoriser la redistribution, une extension des droits de propriété (intellectuelle en particulier) de façon à déconcentrer les revenus du capital, un meilleur partage de la rente entre toutes les parties prenantes des entreprises, une amélioration de la qualité de l’éducation.

De plus, la diffusion de l’innovation devrait permettre à de nouveaux entrants de concurrencer les détenteurs de la rente technologique. Il est aussi possible que les effets des nouvelles technologies, qui ont jusqu’ici favorisé les plus qualifiés aux dépens des non-qualifiés, s’étendent par la robotisation et le « big data » aux travailleurs qualifiés, mettant un terme à l’envol de leurs revenus et réduisant les inégalités. Le pire n’est pas certain.

1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 22 juillet 2016 07 h 58

    Bravo

    Excellente interview !