L’armée au secours de l’économie

L’état d’urgence économique, en place au Venezuela depuis mi-janvier, a été prolongé de deux mois par décret présidentiel, a indiqué le Journal officiel mercredi. Cela se justifie, selon le chef de l’État, Nicolas Maduro, par la « guerre économique » à laquelle se livrent des entreprises et des opposants politiques dans le pays, touché par de graves pénuries d’aliments et de médicaments. Avec cette mesure, l’exécutif peut disposer des biens du secteur privé afin de garantir l’approvisionnement des produits de base. Pour autant, les militaires vénézuéliens réussiront-ils à garnir les étalages des supermarchés et des pharmacies ?

Dans le cadre de cet état d’exception qui dure, M. Maduro a annoncé, lundi, la création de la « grande mission approvisionnement souverain et garanti ». Et a nommé à sa tête le chef d’état-major et ministre de la Défense, le général Vladimir Padrino. L’officier dispose de larges prérogatives, puisqu’il pourra décider de mesures spécifiques, dicter des normes, réquisitionner au complet ou en partie la production d’une entreprise…

À la différence des autres « missions » sociales mises en place ces dernières années en matière de logement ou de santé, la mission approvisionnement ne dispose pas d’une structure propre, mais est une instance de coordination. Son instauration a eu très rapidement une traduction très concrète. Dès mardi, des soldats ont été déployés dans les cinq grands ports du pays, les aéroports et aux abords des grandes usines. Le général Padrino s’est voulu rassurant : « Je ne suis pas partisan de l’intervention militaire dans les affaires qui ne sont pas militaires. Mais là, il en va de la souveraineté et de la défense de la patrie. Il ne s’agit pas de militariser, il s’agit de mettre de la discipline. »

En manque de tout

La centralisation, sous contrôle militaire, de la production, l’importation et la distribution d’aliments et de médicaments suscite évidemment un tollé dans les rangs de l’opposition. Les économistes la jugent inefficace et dangereuse. « Maduro prétend sortir d’une crise économique causée par des contrôles inopérants — en matière de change et de prix — en imposant plus de contrôles. C’est absurde », considère le professeur Pedro Villegas, qui rappelle que les militaires sont déjà largement associés à l’exercice et aux prébendes du pouvoir. Et aux scandales de corruption.

Les observateurs politiques s’interrogent sur la stratégie de M. Maduro. L’héritier d’Hugo Chavez (1999-2013) est de plus en plus contesté au sein même de son camp. L’opposition réclame sa démission. « Ou Maduro a passé la main au général Padrino ou Maduro veut le griller pour s’en défaire », considère l’analyste Nicmer Evans.

Sur un point néanmoins, tous les Vénézuéliens semblent d’accord : la gravité de la crise que traverse le pays exige des mesures radicales. Après avoir reculé de 4 % en 2014 et de 5,7 % en 2015, le PIB pourrait chuter de 8 % en 2016, selon les estimations du FMI. L’inflation, elle, devrait dépasser 700 %. La banque centrale ne publie plus son fameux « taux de pénurie », les analystes considèrent qu’il atteint 80 %.

Immensément riche en pétrole et en ressources minières, le Venezuela manque aujourd’hui de tout. Et d’abord de devises. Selon les chiffres de la banque centrale, les importations ont chuté de 47 % entre 2012 et 2015. La chute des cours du brut a révélé les fragilités du modèle de développement mis en place par Hugo Chavez, basé sur la simple distribution de la rente pétrolière aux secteurs les plus démunis.

Un diagnostic auquel n’adhèrent pas les partisans du gouvernement pour qui, s’il y a pénuries, c’est parce que les entreprises ne veulent pas produire ni vendre. La révolution est, selon eux, victime d’une offensive sans précédent de la part du patronat, allié de la droite et de l’impérialisme américain, d’une « guerre économique non conventionnelle » faite de spéculation, de sabotages et de boycottages.

Et ce ne sont pas les décisions prises par les entreprises américaines Kimberly-Clark et Citibank qui vont les faire changer d’avis. Samedi, Kimberly-Clark a annoncé qu’elle cessait ces activités dans le pays et 900 employés ont reçu leurs indemnités de fin de contrat dans leur compte en banque. Invoquant la détérioration de l’environnement économique et le manque de matières premières, la multinationale avait interrompu sa production en mai. Son usine de Maracay, à l’ouest de Caracas, produisait essentiellement des couches-culottes et du papier hygiénique. « Nous décrétons l’occupation immédiate de l’entreprise Kimberly-Clark Venezuela par les travailleurs », a déclaré lundi le ministre du Travail, Oswaldo Vera, dans les locaux de la fabrique. Sous les vivats du personnel, il a ordonné le redémarrage immédiat des machines. « Les entreprises mettent la clé sous la porte faute de devises et de matières premières. Comment vont faire les travailleurs pour en obtenir ? » demande Pedro Palma, directeur de l’agence Ecoanalítica.

Mardi, autre coup dur : la banque Citibank a confirmé son intention de fermer, d’ici trente jours, le compte que détient chez elle la banque centrale vénézuélienne. La décision a été prise au terme « d’une évaluation du risque pays », précise le bref communiqué de l’établissement. Nicolas Maduro dénonce un « blocus financier » piloté depuis Washington. Citibank aurait notifié sa décision au chef de l’État « sans préavis ni concertation ». Le Venezuela doit donc retrouver rapidement une banque intermédiaire afin d’effectuer ses paiements internationaux. Mais « avec ou sans Citibank, avec ou sans Kimberly, le Venezuela va de l’avant », a lancé M. Maduro. Il ne convainc pas tout le monde.