Perspectives - Emplois recherchés

Ils devraient normalement être là depuis longtemps. Après tout, les États-Unis ne sont plus en récession depuis plus de deux ans et l'économie a crû, ces derniers temps, à un rythme d'enfer. À la place, on ne trouve que des économistes perplexes qui se grattent la tête et un président en campagne électorale qui commence à être nerveux.

Les derniers rapports sur la situation de l'emploi aux États-Unis sont à peine meilleurs que les précédents. Il se serait en effet créé 112 000 nouveaux emplois au cours du mois de janvier, soit exactement 112 fois plus que les misérables 1000 emplois du mois précédent, un «sommet» qui n'avait pas été atteint depuis décembre 2000. Ce résultat ne s'avère pas moins décevant lorsque l'on sait que l'on en espérait 165 000, qu'il en faudrait au moins 130 000 par mois ne serait-ce que pour compenser les nouvelles arrivées sur le marché du travail et qu'il peut s'en créer entre 200 000 et 300 000 lorsque l'économie américaine se porte bien.

La situation se révèle d'autant plus préoccupante que l'économie américaine n'est techniquement plus en récession depuis la fin de 2001 et qu'elle est censée tourner à plein régime depuis des mois avec une spectaculaire croissance de son produit intérieur brut de 8,6 % et de 4 % au troisième et au quatrième trimestre 2003. Avec une telle reprise économique, il aurait dû se créer plus d'un million d'emplois depuis le mois d'août 2003, selon la théorie économique américaine. Au lieu de cela, les plus récentes statistiques ne parlent que de 366 000 nouveaux emplois.

«En ce qui concerne l'emploi, les États-Unis font face à la pire reprise économique de leur histoire moderne», déclarait cette semaine Stephen Roach, économiste en chef de la banque d'affaires Morgan Stanley.

Les premiers touchés s'avèrent évidemment les personnes en quête d'un emploi. On en compterait officiellement 8,3 millions aux États-Unis, pour un taux de chômage qui se situe à 5,6 %. On estime cependant que plusieurs autres travailleurs désabusés manquent à l'appel. On avait touché le fond en juin dernier avec un taux à 6,3 %. Ce taux était à 4,2 % avant que n'éclate la bulle technologique en 2000 et que l'économie américaine n'entreprenne une longue traversée du désert durant laquelle allaient se perdre trois millions d'emplois.

On craint aussi que cette situation ne finisse par affecter la reprise elle-même lorsque la réalité budgétaire rattrapera l'administration Bush et la forcera à réduire un train de vie qui contribue à stimuler l'économie. Ces cohortes de chômeurs, font remarquer les économistes, représenteront alors autant de consommateurs et de centaines de milliards de dollars qui n'aideront pas l'économie à rouler.

Désarçonnés par cette «reprise sans emploi», plusieurs experts en ont déduit que les statisticiens du département américain du Travail ne savent tout simplement pas compter. Rappelant que certains sondages sur lesquels ils basent leurs calculs évaluent souvent mal les performances des nouveaux secteurs économiques, ils s'en remettent à la théorie économique pour affirmer que la reprise des derniers mois s'est fatalement accompagnée d'une création d'emplois plus importante qu'on ne le dit.

D'autres en concluent, au contraire, que les nouvelles technologies et la mondialisation nous ont fait entrer dans une nouvelle ère où la croissance de l'activité économique ne sera plus nécessairement liée à la création d'emplois. Ils font remarquer que la reprise économique est jusqu'à présent largement attribuable, non pas à l'engagement de nouvelles ressources humaines, mais à des gains de productivité réalisés grâce à l'acquisition massive de nouveaux équipements informatiques et de télécommunication. D'aucuns pointent un doigt accusateur vers la sous-traitance étrangère, notamment chinoise et indienne, et ce, tant dans le secteur manufacturier que dans celui des services.

Reconnaissant le problème tout en le dédramatisant, la Réserve fédérale américaine recommande tout simplement la patience. Le recours à la sous-traitance étrangère n'a jamais empêché l'économie américaine de se développer et d'embaucher, dit-elle. Quant à la surcapacité de production accumulée par les entreprises américaines avant le début de la crise à coup d'investissements dans les nouvelles technologies, elle finira bien par s'épuiser. «Au fur et à mesure que les chances d'augmenter l'efficacité se feront plus rares et que les chefs d'entreprise reprendront confiance dans la durabilité de l'expansion, les entreprises se mettront sans doute à augmenter de nouveau leurs effectifs», a déclaré cette semaine le président de la Fed, Alan Greenspan.

Et puis, les temps changent, font remarquer les économistes de la banque centrale. Jusqu'au début des années 90, la moitié des pertes d'emplois étaient de nature cyclique. En période de récession, les entreprises mettaient à pied des travailleurs qu'elles réintégraient aux mêmes postes aussitôt la crise passée. Aujourd'hui, la majorité des pertes d'emplois sont de nature structurelle. Elles sont liées à l'introduction de nouvelles technologies et la réorganisation des processus de production. Les travailleurs mis à pied n'ont habituellement pas d'autre choix que de se trouver un emploi dans de nouveaux secteurs. Et cela prend du temps.

Beaucoup trop de temps, se dit probablement George Bush. Bien conscient que les électeurs jugeront en novembre ses politiques économiques à l'aune de l'emploi, le président américain a multiplié les réductions fiscales et les dépenses publiques pour lui redonner du tonus.

Il avait fallu 15 mois, au début des années 90, pour que l'emploi reprenne de la vigueur à la suite de la récession. On se souviendra que cette embellie était arrivée trop tard pour sauver George Bush père de la défaite. Cela fait aujourd'hui 26 mois que la récession a officiellement pris fin aux États-Unis et son fils ne voit toujours rien venir.