La dérangeante marche de la mondialisation

L’ancien directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), Pascal Lamy
Photo: Eliott Verdier Agence France-Presse L’ancien directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), Pascal Lamy

La mondialisation de l’économie se porte mieux qu’on le dit, assure l’ancien directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), Pascal Lamy. Ce sont les gouvernements, leurs accords commerciaux et peut-être aussi les populations qui ont du mal à suivre l’évolution rapide de la réalité.

À en entendre certains, le processus d’intégration de l’économie mondiale connaîtrait ses jours les plus sombres depuis longtemps. La chute brutale du rythme de croissance du commerce mondial, l’enterrement du cycle de négociation de Doha à l’OMC et la forte résistance rencontrée par d’autres projets de traités de libre-échange, mais peut-être surtout les signes d’une hostilité grandissante des populations attisée par des politiciens populistes pourraient faire croire au début d’un essoufflement d’une certaine vision de l’économie et de la fermeture des pays sur eux-mêmes.

Rien n’est plus faux, affirme Pascal Lamy. « Ce qu’on appelle le “made in the world” continue. Et pour une raison très simple : la force qui conduit cela, c’est la technologie qui n’arrête pas d’écraser le coût de la distance », a-t-il déclaré en entrevue au Devoir cette semaine en marge de sa participation à la 22e édition de la Conférence de Montréal. Il est certain que les échanges se font de plus en plus sous forme numérique et il est possible que la popularisation des imprimantes 3D ou l’imposition de taxes sur le carbone ramène au bercail quelques activités industrielles qui avaient été délocalisées. « Mais ce sera encore de la globalisation. »

« Non seulement la globalisation continue, mais elle se renforce. La globalisation passe d’un mouvement d’élargissement à un mouvement d’approfondissement. Et c’est cet approfondissement qui crée des tensions dans l’opinion publique. »

Le travail des gouvernements

Il est vrai que l’on sent dans la population une animosité grandissante dans les pays développés à l’égard du commerce et de l’intégration économique, admet le Français qui a longtemps été un proche conseiller de l’un des grands bâtisseurs de l’Union européenne, le socialiste Jacques Delors, avant de devenir commissaire européen au Commerce, puis grand patron de l’OMC de 2005 à 2013. Cette frustration ne découle pas directement, selon lui, de l’ouverture des marchés, mais plutôt du tour qu’a pris le capitalisme ces dernières années et qui semble systématiquement faire « un petit nombre de gros gagnants et beaucoup de petits perdants ».

Pour se traduire par de nouvelles efficiences économiques, il est parfaitement normal que les innovations technologiques et l’intégration économique bousculent des habitudes et fassent des gagnants et des perdants. Il est alors de la responsabilité des gouvernements de s’assurer du partage équitable des importants gains qui peuvent être réalisés et que les perdants ne soient pas laissés pour compte. « On voit bien que, dans les pays qui ont les meilleurs mécanismes de redistribution des gains d’efficience, il n’y a pas cette réaction hostile contre la globalisation », fait valoir Pascal Lamy, se référant notamment aux pays d’Europe du Nord.

Les gens en ont aussi contre ces centaines d’accords signés au fil des ans reconnaissant aux entreprises qui s’estiment victimes de discrimination le droit de poursuivre les gouvernements devant des tribunaux parallèles. « On dit maintenant que cela donne au business trop de pouvoir de contester les décisions de l’État. Comme si le business ne pouvait pas déjà contester les décisions de l’État tout le temps, partout et depuis toujours », note Pascal Lamy, non sans admettre qu’il ne comprend pas pourquoi des pays aux systèmes juridiques développés auraient besoin d’autres tribunaux que ceux qu’ils ont déjà.

La prochaine vague d’intégration

Les barrières tarifaires ont tellement diminué au fil des ans qu’elles ne s’élèvent plus en moyenne qu’à environ 5 %, estime Pascal Lamy, soit deux fois moins que les formalités aux frontières et quatre fois moins que le coût des différences de régimes réglementaires entre les pays. Le fabricant d’une puce médicale extrêmement sophistiquée rencontré un jour estimait que, s’il pouvait n’avoir à se conformer qu’à un seul système de certification plutôt qu’à une quarantaine comme aujourd’hui, il pourrait vendre sa puce 3000 $ plutôt que 5000 $, raconte-t-il.

Cette question de l’harmonisation réglementaire sera par conséquent au coeur de la nouvelle génération de traités de libre-échange entre pays développés. Elle ne s’applique pas vraiment au Partenariat transpacifique ni même à l’Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l’Europe qui restent, somme toute, des projets de traité assez classiques, dit Pascal Lamy. Elle soulève, par contre, déjà bien des passions en Europe, où plusieurs ont peur que le projet d’accord en chantier avec les États-Unis (TTIP en anglais) ne permette au géant américain d’imposer des normes inférieures, notamment en matière de protection de la santé humaine, de l’environnement et du bien-être des animaux. « Les réticences au TTIP en Europe, c’est pas du protectionnisme, c’est du précautionnisme », dit Pascal Lamy.

Cette crainte est compréhensible, mais n’est pas fondée. « Dans un tiers des cas, les normes européennes sont supérieures, dans un autre tiers des cas, ce sont les normes américaines qui sont supérieures et, dans un dernier tiers des cas, le niveau de précaution est le même, mais l’administration des normes est différente. »

De toute manière, la façon de répondre à ces craintes est simple, poursuit-il. Il suffit de convenir d’adopter chaque fois la norme la plus élevée et de remettre à plus tard les sujets les plus difficiles. « Le champ de l’harmonisation réglementaire est énorme avant d’en arriver au boeuf aux hormones ou à la protection des données privées. Plus de 80 % de ces normes sont essentiellement techniques et idéologiquement plates. Commençons par nous occuper de cela. »

Comme il s’agit de convenir des normes des pays, ce travail ne pourra pas se faire dans le même secret qu’on reproche souvent aux négociations commerciales classiques, insiste Pascal Lamy. « Il faut davantage de transparence. C’est possible puisque ce n’est plus de la négociation. Il n’y a pas de jeu de donnant donnant. »

Ce futur travail d’intégration réglementaire promet toutefois d’être atrocement long et complexe, même en se tenant loin des sujets qui fâchent, admet-il. Les Européens ne le savent que trop bien, eux qui ont dû faire le même exercice pour construire leur marché intérieur et qui n’ont toujours pas terminé 30 ans après avoir commencé.

L’omelette européenne

De loin l’expérience la plus avancée en matière d’intégration économique, l’Union européenne a eu droit dernièrement à plus que sa ration de crises, constate Pascal Lamy. « La Grèce, les migrants, la crise des dettes souveraines, le Brexit… C’est une période difficile qui démontre que, pour l’essentiel, on a atteint un niveau d’intégration économique plus grand que notre niveau d’intégration politique. »

Comme on ne reconstituera pas les oeufs qu’on a mis dans l’omelette, les Européens devront trouver une façon d’adapter leurs modes de fonctionnement et leurs institutions à leur nouvelle réalité. La première étape sera d’ajuster l’image qu’ils ont d’eux-mêmes. « Il faut que les Européens parviennent à réaliser, ce que tous les non-Européens voient déjà très bien, c’est-à-dire qu’ils ont moins de différences entre eux qu’ils en ont avec les autres et que toutes ces crises qu’ils traversent n’ont pas de réponses nationales qui soient meilleures que les réponses européennes. »

La leçon ne vaut pas seulement pour l’Europe, fait valoir Pascal Lamy. « Les menaces de la géopolitique aujourd’hui sont des échecs de la globalisation. La Russie, la Corée du Nord, Daesh… Ces pays, ces mouvements, sont à l’écart de la mondialisation ou même la remettent fondamentalement en cause. Je ne dis pas que la globalisation n’a que du bon, mais le fait que ce qu’il y a de plus menaçant dans le monde d’aujourd’hui soit précisément à l’écart de cette globalisation fait réfléchir. L’augmentation de l’interdépendance est, au total, plus pacificatrice que l’inverse. »

7 commentaires
  • René Bourgouin - Inscrit 18 juin 2016 05 h 09

    Arrognace

    Ainsi, selon M. Lamy, tout ce qui est beau, c'est à cause de la globalisation, tout ce qui est laid, c'est à cause d'une carence de globalisation... Il a bien appris sa cassette.

    Les discours de ce genre de personnage me font penser à ceux de toutes ces grosses entreprises où une direction déconnectée ne voit pas toute la m... qui se passe au bas de l'échelle.

    Je ne comprends pas pourquoi un journal comme le Devoir permet à ce genre d'individu d'étaler toute sa salade sans devoir répondre à des interrogations serrées dans le cadre d'une vraie entrevue musclée.

    • Pierre Beaulieu - Abonné 19 juin 2016 10 h 51

      Ce qu'il faut sacrifier au nom de la globalisation: la diversité identitaire, l'ingéniosité individuelle, la créativité, l'individualité, l'émancipation des petits marchés culturels, l'implication des petits... ne reste que l'apport anonyme à la masse.

  • Nadia Alexan - Abonnée 18 juin 2016 10 h 31

    La globalisation est le plus grand canular du XXe siècle.

    Ce que M. Lamy ne mentionne pas c'est que la mondialisation a volé la souveraineté des peuples en la remplaçant par une dictature des grandes sociétés, au détriment des gens ordinaires. C'est le plus grand canular du xxe siècle. On a remplacé le pouvoir des royaumes par l'omnipotence du commerce.

  • Jean-François Trottier - Abonné 18 juin 2016 12 h 08

    Le gagnant

    Quel beau discours, direct et clair, celui du déjà-vainqueur qui voit tout de haut. Très haut. Vertigineux.

    Pas de place ici pour les sentiments de repli ou de peur, la technologie vainc.
    Pas de place ici pour les autres sentiments non plus, sauf celui très net de l'ivresse de dominer son environnement, l'infomation, le commerce, le globe, la Terre et les fourmis qui s'y traînent lamentablement.
    Quoi ? Ce sont des humains ? Ils ont la prétention d'avoir peur ? Eh oui, ils ont peur et plusieurs d'entre eux finissent par cultiver des idées d'extrême-droite ou de religiosité sanguinaire. Ben oui, c'est con, mais voilà, c'est humain malgré tout, et aucun effort d'éducation n'a été fait pour les aider à mieux penser.
    Pas très technologique tout ça.

    La mondialisation, puisqu'elle répond à des raisons qui n'ont rien d'humain (c'est pas moi qui le dit) mais financières et technologiques, a toujours servi à écouler ce qui est produit en trop, d'un côté et, de l'autre, acheter les matières premières pour continuer à trop produire, tout ça à moindre coût pour le producteur et ceux qui écoulent. Parfois, par chance et surtout pour envahir les marchés, il advient que ce soit moins cher pour le consommateur aussi tant que le "besoin" n'est pas encore ancré. "Marketing-ding-ding", sonne la cloche du comptoir-caisse. Fallait biren vendre le concept.
    Nos "besoins" sont les "petits besoins" des grands.

    Puis le prix du logement devient exhorbitant, à l'échelle de la surconsommation. Et le chou-fleur, et la viande, et le maïs "essentiel" comme carburant.

    Qui décide ? Personne. Le marché.
    Personne ne décide et pourtant certains profitent. Ceux qui ont "compris", ou bien ceux qui sont assez dégueulasses pour en profiter ?

    Dur à dire. Et puis, c'est si admirable d'être un "winner".

    Entretemps, et je crains que soit de courte durée, une rage sourde et ignorante parce que mal renseignée sourd de partout et pète régulièrement.

    C'est ça aussi la mondialisation.

  • Denis Paquette - Abonné 18 juin 2016 15 h 58

    Bonjour voisin comment vas-tu

    A une époque on disait aussi loin va ton regard aussi loin est ton pouvoir l'on croyait qu'il fallait voire pour agir, ca fait longtemps que cette notion est dépassée mais en fait quelles sont maintenant les limites de notre agir, nous avons créer toutes sortes d'émissaires et de titres, au Québec nous avons eus les gouverneurs qui en fait avaient tous les pouvoirs qu'ils pouvaient a l'occasion délégués ho, la,la si ton roi t'aimait tu pouvais meme etre plus puissant que le pape et que tous les monseigneurs ,aujourd,hui ce sont les banquiers qui jouent ce rôle, popaul desmarais dans un interview disait qu'il avait en horreur quand quelque chose ne lui appartenait pas ,le monde possede maintenant plusieurs de ces tristes sirs , en Arabie les familles règnantes possèdent chacuns leur 647 et decident tout simplement d'assister a un spectacle de jazz comme si c'était des voisins

  • René Pigeon - Abonné 18 juin 2016 20 h 01

    Pascal Lamy évite de répliquer précisément aux objections.

    « Pascal Lamy…ne comprend pas pourquoi des pays aux systèmes juridiques développés auraient besoin d’autres tribunaux que ceux qu’ils ont déjà »

    Pascal Lamy évite de répliquer précisément aux objections. Notamment celle qui a mené les politiciens allemands à exiger de renégocier l’accord Canada-UE pour s’assurer qu’un tribunal, instauré en plus des lois et tribunaux réguliers, soit vraiment indépendant afin d’éviter que le règlement des poursuites lancées par les entreprises contre les gouvernements empêche les gouvernements de gouverner légitimement. Pourquoi alors Mulroney a-t-il exigé de Reagan l’inclusion d’un tribunal indépendant comme condition nécessaire à l’accord nord-américain ?

    Pascal Lamy a accès à toutes les sources d’informations sur les accords de libre-échange. Par son témoignage vague, Pascal Lamy brule la crédibilité dont les citoyens ont bien besoin pour lui faire confiance. Il doit être bien connecté pour garder son poste malgré une si mauvaise performance.