Face au risque de sortie de l’UE, la City retient son souffle

Pour éviter toute panique devant le risque de « récession technique » que pourrait engendrer une sortie de l’UE, la Banque d’Angleterre va apporter des liquidités aux grandes institutions financières.
Photo: Carl Court Agence France-Presse Pour éviter toute panique devant le risque de « récession technique » que pourrait engendrer une sortie de l’UE, la Banque d’Angleterre va apporter des liquidités aux grandes institutions financières.

Pour connaître les résultats du référendum britannique pour rester ou sortir de l’Union européenne (UE), jeudi 23 juin, il ne faudra pas nécessairement attendre le dépouillement des bulletins. Suivre l’évolution du marché des changes pourrait suffire.

À en croire le Financial Times, quelques fonds alternatifs ont commandé des sondages privés. Les règles électorales le leur permettent, tant qu’ils ne les rendent pas publics avant 22 h, soit le moment où les bureaux de vote ferment. Armés ainsi d’une première tendance, ces quelques fonds d’investissement spéculatifs pourront jouer sur le marché des changes avant tout le monde. Pour eux, le jeu en vaut la chandelle : un sondage rudimentaire coûte environ un demi-million d’euros. Trois fois rien par rapport au gain potentiel. « Vous imaginez les bénéfices qu’ils pourraient engranger sur une telle opération ! », explique un courtier spécialiste du marché des devises, en se frottant les mains. Dans la soirée du 23 juin, une baisse notable de la monnaie britannique indiquerait donc une probable victoire du Brexit.

L’anecdote résume bien l’ambiance qui règne à la City, à neuf jours du référendum. Si l’immense majorité des banques et des institutions financières craignent plus que tout une sortie de l’UE, une poignée de fonds alternatifs et de francs-tireurs salivent. Là où il y a de la volatilité et des krachs boursiers, il y a des bénéfices à faire.

Éviter toute panique

 

Mais, au-delà d’une petite coterie de fonds alternatifs, l’heure est à la crainte. Mark Carney, le gouverneur de la Banque d’Angleterre, a averti : un Brexit « est le plus grand risque intérieur pour la stabilité financière ». Il parle de la possibilité d’une « récession technique » qui surviendrait en cas de vote en faveur d’une sortie de l’UE. Pour éviter toute panique, le banquier central a décidé d’apporter des liquidités supplémentaires aux grandes institutions financières. La Banque d’Angleterre va organiser trois offres de liquidités, en plus de son habituelle opération mensuelle. La première a lieu mardi 14 juin, la deuxième le 21 juin, et la dernière, après le vote, le 28 juin. « Il ne s’agit pas de liquidités d’urgence, ce n’est qu’une précaution », corrige la Banque d’Angleterre.

De nombreux établissements financiers sont désormais en « mode attente ». PhillipCapital, un groupe singapourien qui fournit des produits financiers pour spéculer sur le marché des changes, a annoncé qu’il allait réduire les risques que ses clients sont autorisés à prendre. En temps normal, ceux-ci peuvent emprunter jusqu’à 400 fois leur mise de départ pour jouer sur les marchés. Depuis dimanche 12 juin, cet effet de levier a été réduit à 20 fois. Et, à partir du 19 juin, il passera à 10 fois. « Si le Royaume-Uni vote pour quitter l’UE, nous pourrions connaître une volatilité sans précédent pendant un bon moment », estime Sean Tan, patron des produits dérivés du singapourien.

Selon l’agence de notation Standard Poor’s, un Brexit provoquerait une lourde chute de la livre sterling, une hausse du coût des emprunts et un accès réduit des sociétés britanniques au marché des capitaux, au moins le temps d’y voir plus clair.

Quelques signes avant-coureurs sont déjà visibles. À chaque fois que les sondages en faveur du Brexit gagnent du terrain, la devise britannique perd du terrain. Elle a reculé de presque 5 % depuis début mai (même si, sur trois mois, elle reste en hausse). Les grandes banques ont réduit, en mars, leur exposition à la devise britannique de 60 milliards de livres sterling (110 milliards $CAN), selon les dernières statistiques de la Banque d’Angleterre.

Beaucoup d’opérations sont suspendues, en attendant d’y voir plus clair. « Depuis janvier, le nombre d’introductions en Bourse est au plus bas, témoigne Simona Maellare, chez UBS. Les gens attendent, parce que personne ne sait ce qu’il va se passer. » Les Bourses de Londres et de Francfort, qui ont annoncé leur fusion, ont notamment décidé de repousser à après le référendum le vote de leurs actionnaires sur ce rapprochement.

Hors de la sphère financière

 

Hors de la sphère financière, qui multiplie les préparatifs, les grandes entreprises semblent, elles aussi, attentistes. « Beaucoup d’entre elles n’ont pas vraiment pris de mesures d’anticipation, dit Mark Poulton, du cabinet d’avocats Clifford Chance. Les incertitudes sont pourtant nombreuses. » Il cite la probable baisse de la note de crédit du pays, qui devrait se ressentir sur le coût de l’emprunt des sociétés britanniques. « Il peut y avoir des répercussions pour les entreprises en ce qui concerne l’accès à la liquidité et le coût du capital. »

Reste qu’aucun préparatif ne peut vraiment anticiper les conséquences de long terme d’un Brexit. Pour la City, la plus grande crainte concerne la perte du « passeport » financier. Celui-ci permet actuellement de vendre, à travers toute l’UE, un produit financier fabriqué à Londres. HSBC a prévenu : près d’un millier d’emplois pourraient quitter la capitale britannique en cas de vote en faveur d’une sortie de l’UE. Jamie Dimon, le patron de JPMorgan, parle de 3000 à 4000 emplois. Selon lui, « le vrai travail » ne pourra commencer que le 24 juin. D’ici là, il ne peut qu’attendre que les Britanniques se prononcent.

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