Qui a peur de la convergence?

Paris — L'offre du câblo-opérateur américain Comcast sur Disney illustre l'attrait exercé par les fournisseurs de contenus sur les distributeurs dans un paysage des médias américains en pleine mutation.

Mais cette idée d'une convergence entre tuyaux et contenus, en vogue au plus fort de la bulle Internet, ayant échoué avec les ratés de la fusion entre AOL et Time Warner et celle entre Vivendi et Universal, les analystes soulignent avant tout l'opportunité financière d'une telle opération.

«Les conditions de marché sont aujourd'hui très différentes» et «la prime qu'offre Comcast [10 %] est nettement moins élevée que les 60 % qu'AOL avait proposés à l'époque», relève le courtier USB Warburg.

Autre atout de l'initiateur de l'offre, «Comcast a la réputation d'être capable de digérer d'importantes acquisitions après le rachat des activités de câble d'AT&T», souligne David Mercer, analyste du cabinet d'études Strategy Analytics. Celui-ci ajoute que «Comcast a l'impression que le potentiel de Disney est sous-exploité».

Parallèlement, les analystes soulignent que les groupes américains de médias mettent en oeuvre une stratégie d'intégration entre producteurs et distributeurs dans la télévision, loin des espoirs de la bulle Internet fondés sur l'adaptation des contenus à tous les modes de communication.

Les chaînes câblées

Plusieurs de ces grands groupes américains sont structurés autour de réseaux nationaux télévisés (Viacom possède CBS, General Electric, NBC) qui ont développé en interne ou racheté des chaînes câblées afin de maintenir leur auditoire face à la concurrence du câble qui touche deux tiers des foyers américains.

Dans ce contexte, le nombre de chaînes thématiques s'est multiplié et l'intégration contenus-éditions de services s'est renforcée, relevait récemment Jacques Bajon analyste de l'institut Idate. «Cette intégration permet d'assurer, selon les groupes, l'approvisionnement ou la distribution des programmes, généralement produits pour les réseaux et recyclés sur les chaînes du câble», ajoute-t-il.

Comcast, qui a lancé une offre de 66 milliards $US sur Disney, est le numéro un du câble aux États-Unis avec 21 millions de clients.

«Dans un marché où les coûts de programmation sont une question cruciale pour les câblo-opérateurs, l'alliance donnerait à Comcast l'accès aux films et programmes d'ABC, ESPN, Miramax et autres marques phares de Disney», relève Jim Penhune, analyste de Strategy Analytics.

Le défi pour Comcast sera d'aller plus loin dans la distribution des contenus puisque le groupe américain est l'un des principaux fournisseurs d'accès Internet avec cinq millions d'abonnés par le câble. «Sur le marché d'Internet haute vitesse, nombre d'actifs de Disney pourraient générer de nouveaux revenus en étant distribués aux abonnés [Internet] par le câble», estime M. Penhune.

Le p.-d.g. de Comcast, Brian Roberts, a évoqué le mariage de ces contenus avec les technologies. «Nous serions les leaders dans des domaines comme les sports, les programmes pour enfants, et dans des nouvelles technologies comme la vidéo à la carte, la télévision interactive», a déclaré Brian Roberts lors d'une téléconférence.

Onde de choc

Mais d'entrée de jeu, l'assaut de Comcast sur le royaume magique de Disney a déjà provoqué une onde de choc dans les grands groupes audiovisuels américains, forcés de passer en revue leur stratégie. Si elle aboutit, l'offre de rachat lancée mercredi sur Walt Disney par le numéro un américain du câble créera un groupe au chiffre d'affaires annuel dépassant les 45 milliards $US, là où les mastodontes américains des médias Time Warner et Viacom affichent des 39,6 et 26,6 milliards.

Autant dire que des contre-attaques à ce rapprochement sont déjà étudiées de près chez les concurrents de Disney, en particulier chez les autres propriétaires de contenus télé et cinéma ne contrôlant pas eux-mêmes des canaux de distribution, par câble ou satellite.

Le groupe News Corp. du magnat australo-américain Rupert Murdoch n'est pas de ceux-là. Avec les bouquets de TV satellitaire Sky en Europe et en Asie, et aux États-Unis l'entrée récente dans le capital de DirecTV, News Corp. (chaînes Fox, studios 20th Century) «a déjà achevé l'intégration verticale» envisagée dans le mariage Comcast-Disney, souligne David Joyce, analyste de la maison de courtage Guzman and Company.

En revanche, Viacom, qui contrôle le réseau de télévisions CBS, et le conglomérat General Electric (NBC) auraient davantage à craindre des visées de Comcast sur Disney (ABC) car ils ne sont pas vendeurs de «tuyaux», relèvent des analystes.

Jordan Rohan, de Schwab Soundview Capital Markets, soulignait dès mercredi que la prime relativement faible offerte aux actionnaires de Disney (et qui diminue encore avec l'envolée du titre depuis deux jours) ouvre la voie à une surenchère pour empêcher Comcast de mettre la main sur des «trésors» comme la chaîne sportive ESPN ou les films Disney et Miramax. Hier, cet analyste a de nouveau évoqué l'hypothèse d'«une offre émanant d'un autre candidat, comme NBC».

Mais NBC a la tête ailleurs, selon David Joyce. «Ils ont déjà à faire avec l'intégration d'Universal», dit-il, faisant référence au rachat en cours des actifs américains (réseaux câblés, studios de cinéma, parcs à thèmes) du français Vivendi Universal.

Quant à Viacom, «il pourrait s'allier à EchoStar... à moins qu'EchoStar tente aussi quelque chose sur Disney», poursuit l'analyste de Guzman. Ce bouquet satellitaire, le deuxième aux États-Unis, a essuyé plusieurs échecs depuis 2002, et surtout le rachat raté de son grand concurrent DirecTV.

En somme, le projet de Comcast ouvre quantité de perspectives nouvelles dans les alliances entre producteurs et distributeurs de divertissement. Les seconds ont intérêt à posséder des programmes pour éviter de payer des droits de diffusion, tandis que les premiers peuvent se servir du contrôle des «tuyaux» comme moyen de pression pour renforcer leurs chaînes payantes ailleurs.

«Cela a une certaine signification de dire "nous vous diffuserons si vous nous diffusez"», confiait ainsi Murdoch fin décembre au New York Times, avouant l'importance de DirecTV pour asseoir le pouvoir de l'ultra conservatrice Fox.

Time Warner, déjà doté d'une division câble, envisagerait de la renforcer «en y ajoutant les systèmes d'Adelphia», numéro six du câble aux États-Unis, selon David Joyce.

Concernant l'assentiment des autorités de régulation, indispensable au mariage Comcast-Disney, les analystes prédisent un accueil favorable, tant les deux groupes apparaissent «plus complémentaires que concurrents». La commission fédérale des communications (FCC) a toutefois déjà promis d'examiner le dossier de près, afin de parer de nouveaux coups.