Le marché obligataire dans une course folle vers l’inconnu

Le laboratoire pharmaceutique Sanofi a émis 500 millions d’euros d’obligations à trois ans à 0 %.
Photo: Jeff Pachoud Agence France-Presse Le laboratoire pharmaceutique Sanofi a émis 500 millions d’euros d’obligations à trois ans à 0 %.

Paris — Partout dans le monde, les taux d’emprunt sont au plus bas historique. Un phénomène inédit aux conséquences imprévisibles, qui trouve racine dans les politiques ultra-accommodantes des banques centrales et l’inquiétude des investisseurs avant le référendum sur le Brexit.

Japon, États-Unis, Suisse, Grande-Bretagne, etc. Les rendements des obligations des grands pays riches sont presque tous au plus bas, battant des records tous les jours, sur le marché secondaire où les banques et les investisseurs s’échangent les titres déjà émis.

Repoussant les limites, le rendement du Bund, c’est-à-dire les obligations allemandes arrivant à échéance dans dix ans, qui font référence sur le marché, pourrait même bientôt devenir… négatif. Son taux d’emprunt a atteint 0,009 % vendredi après-midi, avant de terminer la journée légèrement plus haut. Il se situait encore au-dessus de 1 % en 2014. Il se situait encore au-dessus de 1 % en 2014. « Le moment historique » où il atteindra zéro « ne semble plus être qu’une question de temps », selon les économistes de la banque allemande LBBW.

Les investisseurs sont dans « une recherche de qualité », explique Gilles Moëc, chef économiste chez Bank of America-Merrill Lynch, qui qualifie ce réflexe de « phénomène assez courant ». Ils se réfugient sur le marché de la dette souveraine, considéré comme un havre de paix, faisant grimper la demande et donc les prix, ce qui se traduit mécaniquement par une baisse des taux.

Nous constatons en réalité à quel point la déformation des marchés se poursuit 

 

Le cap du taux négatif à 10 ans ayant déjà été franchi par le Japon et la Suisse. Un cas contraire à toute logique financière, puisque lorsqu’ils achètent une obligation assortie d’un taux négatif, les investisseurs s’engagent à verser une somme d’argent à l’emprunteur s’ils conservent le titre à échéance. Au total, plus de 10 000 milliards de dollars de dette souveraine mondiale ont été négociés à des taux négatifs à la fin de mai, selon l’agence d’évaluation financière Fitch.

Aussi, depuis quelques mois, les États de la zone euro ont diminué leurs émissions de nouvelles dettes. Comme ils ont réduit leurs déficits publics, ils ont moins besoin d’emprunter… Résultat : il n’y a plus assez d’obligations souveraines pour tout le monde. Investisseurs et BCE se les arrachent, ce qui fait grimper leur prix — et donc baisser leur taux, puisque les deux évoluent de façon inverse. « C’est un peu l’euthanasie des rentiers : plus nous misons sur des placements sûrs, moins ils nous rapportent », se plaint un investisseur parisien.

Terre inconnue

Mais surtout, c’est une entrée en terre inconnue. Bill Gross, le « tsar des obligations » du fonds d’investissements Janus Capital, qui a fait en son temps les beaux jours du géant Pimco, met en garde contre cette « supernova qui va exploser un jour ». Le gouverneur de la Banque centrale allemande, Jens Weidmann met en garde contre un risque croissant de retournement et de « hausse brutale des primes ». « Nous constatons en réalité à quel point la déformation des marchés se poursuit », estiment les stratégistes du courtier Aurel BGC.

Contrairement à ce qu’ils devraient être, les taux bas ne sont pas tant le reflet des projections du marché en matière de croissance et d’inflation — qui seraient donc extrêmement faibles —, que l’anticipation de politiques monétaires durablement souples. La BCE et la Banque du Japon menent des politiques ultra-accomodantes, et celle de la Fed l’est encore largement même si elle a amorcé un virage.

Les taux souverains « sont également tirés à la baisse par le regain d’intérêt pour les actifs sûrs à l’approche du référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne […] et dont l’issue est toujours très incertaine », relèvent les stratégistes de Crédit Mutuel CIC.

Les titres souverains ne sont pas les seuls concernés. Depuis quelques mois, les obligations des grandes entreprises frôlent, elles aussi, les taux zéro, voire négatifs. Le 29 mars, le laboratoire pharmaceutique Sanofi a émis 500 millions d’euros d’obligations à trois ans à 0 %. De son côté, Nestlé emprunte déjà à taux négatifs… Et pour cause : les investisseurs sont très friands de la dette des grands groupes, également considérée comme un placement sûr.

Le phénomène a encore accéléré cette semaine, la BCE, ayant en plus commencé mercredi à acheter des obligations d’entreprises. Avec ce programme élargi, « la BCE envoie un signal très fort » signifiant « qu’elle entend avoir le plus d’effet possible sur le financement des entreprises », décrypte Christophe Quesnel, responsable du trading de Oddo Securities, spécialiste de la dette d’entreprises. « Le but c’est d’atteindre par capillarité des sociétés moins bien notées et même des PME en encourageant les investisseurs, qui ont beaucoup d’argent à placer, à prêter plus largement », explique-t-il. Cette situation sur le marché obligataire est donc le résultat d’une « action tout à fait volontaire de la Banque centrale européenne », déterminée par sa politique monétaire à raviver la croissance en zone euro, rappelle Frédérik Ducrozet, un stratégiste de Pictet.

Pour M. Ducrozet, la situation va se maintenir « tant que toutes ces conditions sont encore en place », donc « au moins jusqu’au référendum sur le Brexit », qui entretient la prudence des investisseurs. Mais selon lui, « cela peut se retourner aussi vite dans l’autre sens », le marché obligataire ayant déjà connu une importante correction en 2015.

À plus long terme incriminer les seuls instituts monétaires serait pourtant mal comprendre ce qui est en jeu. L’écart entre l’offre et la demande de dette est surtout la conséquence d’un autre déséquilibre majeur. « Le monde souffre d’un excès d’épargne et d’une insuffisance de l’investissement, expliquent Anton Brender et Florence Pisani, économistes chez Candriam. L’épargne ne sait plus où se placer ! Voilà pourquoi, aujourd’hui, on envisage même de payer les emprunteurs susceptibles de l’absorber : c’est ce que les taux négatifs traduisent, et les banques centrales ne font qu’accentuer ce phénomène. »

Lorsque la BCE mettra un terme à ses achats d’actifs courant 2017, les taux devraient lentement repasser en territoire positif — d’autant que le redémarrage progressif de l’investissement épongera une partie de l’épargne. Mais ils resteront à des niveaux très bas pendant longtemps encore…

Avec Le Monde