«Il y a urgence»

Des piétons traversent la rue à une intersection, à Tokyo. La croissance du Japon sera de seulement 0,7 % cette année, et de 0,4 % en 2017.
Photo: Toru Yamanaka Agence France-Presse Des piétons traversent la rue à une intersection, à Tokyo. La croissance du Japon sera de seulement 0,7 % cette année, et de 0,4 % en 2017.

Le discours a des airs de déjà-vu. Après le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, lors de leur assemblée du printemps en avril, c’est au tour de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) de tirer la sonnette d’alarme. Ce « club » de 34 pays riches estime que la croissance mondiale sera tout juste de 3 % cette année. Et mise, pour 2017, sur un très léger rebond à 3,3 %.

« Le monde est piégé dans une croissance molle », a alerté mercredi le secrétaire général, Angel Gurría, lors de la présentation des dernières perspectives économiques de l’OCDE, soulignant que l’économie mondiale est de surcroît menacée par un éventuel Brexit ou encore par les perturbations financières sur les marchés émergents. « Il y a urgence », a de son côté martelé la chef économiste, Catherine Mann, qui constate que l’économie mondiale n’est toujours pas sortie de la crise huit ans après.

Le désoeuvrement d’une partie de la population, la faible progression des salaires et l’accroissement des inégalités déstabilisent de plus en plus les États. Bien que le taux de chômage au sein de l’OCDE soit en légère baisse et devrait être ramené à 6,2 % en 2017, 39 millions de personnes seront toujours sans emploi, soit 6,5 millions de plus qu’en 2007. « La persistance d’un volant important de ressources en main-d’oeuvre inutilisées peut faire basculer dans la précarité un grand nombre de personnes et saper progressivement le potentiel productif de l’économie en raison de l’absence de développement des compétences ou de leur érosion », a mis en garde l’institution.

Photo: Toru Yamanaka Agence France-Presse Des piétons traversent la rue à une intersection, à Tokyo. La croissance du Japon sera de seulement 0,7 % cette année, et de 0,4 % en 2017.

L’absence de perspectives offertes à la jeunesse l’inquiète tout particulièrement. « Les décideurs publics doivent agir pour tenir leurs promesses », a insisté Catherine Mann en rappelant qu’au sein de l’OCDE, 15 % des jeunes ne sont ni dans le système scolaire, ni employés, ni en formation. Les seniors ne sont pas mieux lotis : la faiblesse de la croissance et des taux d’intérêt a un impact direct sur le niveau des retraites. « Pour un même niveau de cotisation, les fonds de retraite versent aux retraités un revenu bien inférieur à ce qu’il était en 2000 », constate-t-elle.

Avec une croissance inférieure en moyenne de moitié à son potentiel dans les pays de l’OCDE, il faudra 70 ans à leurs populations pour doubler de niveau de vie, deux fois plus qu’il y a vingt ans.

Inquiétudes sur le Japon

Ces maux sont un héritage de la crise financière de 2008, dont les pays riches peinent à se remettre, dans un contexte plombé par le ralentissement chinois et par la chute du prix des matières premières. Selon les chiffres présentés mercredi, l’OCDE table cette année sur une croissance de 6,5 % pour le géant asiatique (6,9 % en 2015) et sur un nouveau recul l’an prochain à 6,2 %. Le risque « d’un brusque repli à court terme de la croissance a quelque peu diminué », a admis l’organisation, tout en rappelant que les choix des autorités chinoises pour soutenir l’économie risquent d'« exacerber les risques financiers et d’ajouter aux difficultés à plus long terme ».

Ces difficultés chinoises ont porté un coup au commerce international — en berne avec une croissance inférieure à 3 % entre 2015 et 2017 — et l’onde de choc s’est ainsi propagée à l’ensemble de la planète. L’OCDE prévoit que la croissance des États-Unis passera sous la barre des 2 % cette année, à 1,8 %. La première puissance économique mondiale, affectée par la faiblesse de ses investissements et de ses exportations, « n’est plus une locomotive », a reconnu Catherine Mann, qui compte sur un rebond à 2,2 % en 2017. En Europe, les perspectives insistent sur l’existence de plusieurs risques baissiers, dont un vote du Royaume-Uni consacrant sa sortie de l’Union européenne.

À son tour, l’OCDE tente d’évaluer l’impact économique d’une sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Selon les calculs des experts du Château de la Muette, un Brexit se traduirait par une baisse de 5 % du PIB britannique d’ici 2030. Et d’ici 2018, la baisse du PIB pourrait atteindre 1,8 %. Quant à une nouvelle Union européenne à 27, le recul du PIB pourrait y être de 1 %.

Les poches pleines

Le scénario le plus redouté est celui du Japon. Avec une hausse du PIB attendue cette année de 0,7 % seulement et de 0,4 % en 2017, le pays est sur une pente glissante. Le premier ministre japonais, Shinzo Abe, a d’ailleurs reporté mercredi une hausse de TVA, une décision qui souligne, selon les analystes, l’état de faiblesse de la troisième économie mondiale.

Face à la menace de stagnation, l’OCDE incite les États à prendre des initiatives pour doper la croissance et à ne plus attendre uniquement la solution de la part des banques centrales, dont le levier a été « trop longtemps exclusif » et dont les instruments « sont trop sollicités ». Comme le FMI, il y a quelques semaines, l’organisation a appelé les États à investir dans les infrastructures pour dynamiser l’économie, d’autant plus qu’ils peuvent se financer à des taux d’intérêt très bas sur les marchés. Jusqu’à présent, cette recommandation est restée lettre morte. « C’est comme si nous avions les poches pleines d’argent, mais que nous n’osions pas entrer dans le magasin de bonbons », commentait Jason Furman, chef économiste de la Maison-Blanche, après la présentation de Catherine Mann. « Pour une fois qu’on nous encourage à dépenser, c’est vraiment étrange ! »

Mais pour cela, il faudra, toujours selon l’OCDE, adopter des politiques structurelles propres à stimuler l’innovation, le dynamisme des marchés et donc la croissance. Pas question donc d’appuyer sur une relance budgétaire par voie d’emprunt. Le message de l’OCDE reste relativement clair : politiques budgétaires et politiques structurelles ne peuvent se conjuguer qu’avec une plus grande flexibilité des économies, une remise en cause de rigidité qui, selon l’OCDE, entretient la mollesse de la croissance… Et pour longtemps. Tout un credo qui reste au centre des analyses économiques de l’OCDE.

Avec Libération

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