Le salut hors des sentiers battus

Les banques centrales s’en sont finalement plutôt bien tirées avec les nouveaux outils d’intervention qu’elles ont dû inventer en réaction à la crise économique, mais elles doivent toutefois prendre garde de trop s’y fier, conclut une étude de la Banque du Canada.

Taux d’intérêt négatifs, injection massive de liquidités, indication sur la trajectoire des décisions futures… Les autorités monétaires se sont « engagées en terrain inconnu » en déployant ces dernières années toutes sortes de moyens d’action alternatifs pour continuer de stimuler l’activité économique même après avoir réduit leurs taux directeurs et principal outil d’intervention à leur plancher absolu. Or, « l’application [de ces] politiques monétaires non traditionnelles dans le monde a été largement positive », constatent les analystes de la banque centrale canadienne dans l’édition printanière de la Revue de la Banque du Canada.

C’est le cas notamment des politiques dites d’assouplissement quantitatif qui consistent pour les banques centrales à acheter massivement des titres obligataires et autres actifs financiers afin de faire baisser les taux d’intérêt pour tous les autres actifs de même nature en plus d’inciter les investisseurs à s’intéresser à d’autres occasions d’affaires qui seraient négligées. On pense automatiquement à la Réserve fédérale américaine et à ses fameux programmes d’assouplissement quantitatifs (QE 1, 2 et 3) interrompus à l’automne 2014 aux États-Unis. « Le redressement plus rapide que dans d’autres économies avancées des anticipations d’inflation et des conditions sur le marché du travail reflète d’ailleurs en partie les résultats de cette action. »

Photo: Mark Wilson Agence France-Presse Janet Yellen de la Réserve fédérale américaine

Encore plus spectaculaires mais moins nombreuses, les banques centrales de la zone euro, du Japon, du Danemark, de la Suisse et de la Suède ont fait fi de ce que l’on croyait être la limite extrême de la « borne zéro » pour faire entrer leurs taux directeurs en zone négative. Encore là, notent les économistes de la Banque du Canada, « bien que les taux négatifs aient été beaucoup moins utilisés que l’assouplissement quantitatif, les résultats sont encourageants ».

À 0,5 %, le taux directeur de la Banque du Canada est lui-même tout près de la fameuse borne zéro. Le gouverneur Stephen Poloz a récemment indiqué que son institution ne devrait plus avoir à réduire encore son loyer de l’argent à moins que ne survienne un choc économique important. Il avait néanmoins aussi fait savoir en décembre que l’on ne considérait désormais plus que la « valeur plancher » — ou limite inférieure maximale — du taux directeur de la Banque était à 0,25 %, mais à -0,5 %.

Au plus fort de la crise, la banque centrale canadienne a été l’une des premières à recourir à une autre politique monétaire non traditionnelle consistant non plus seulement à fixer le niveau du taux directeur, mais aussi à annoncer son intention de l’y laisser au moins pendant plusieurs mois.

La publication de la Banque du Canada s’inscrit dans le processus de réexamen de sa cible de maîtrise de l’inflation établie actuellement à 2 %. Mené tous les cinq ans, l’exercice est aussi l’occasion de faire le point sur ses principaux modes de fonctionnement.

Part d’ombre et de danger

Malgré tout ce qu’on a dit sur l’inondation puis l’assèchement des pays en voie de développement au gré des injections de liquidité décidées aux États-Unis, les experts de la Banque du Canada estiment qu’il est probable que ces politiques d’assouplissement quantitatif aient eu « une incidence globale positive sur les économies émergentes du fait de ses retombées bénéfiques sur le commerce et la confiance ».

On admet aussi cependant que les politiques monétaires non traditionnelles ont leur part d’ombre et qu’une « importante incertitude » demeure autour de leurs effets économiques à court et plus long terme. On constate entre autres qu’on sait peu de chose les interactions entre toutes ces mesures non orthodoxes. Dans certains cas, elles semblent s’être renforcées mutuellement alors que, dans d’autres cas, elles pourraient se nuire.

Le retrait présentera « certaines difficultés » et devra être bien préparé. Des voix se montrent déjà extrêmement critiques à l’endroit des banques centrales et de leur achat massif d’actifs, comment prendrait-on le fait que la vente de ces actifs se traduise par des pertes financières ?

Et puis, toutes ces années de politiques ultra-accommodantes, traditionnelles ou pas, risquent fort d’en avoir amené plusieurs à prendre « des risques excessifs » qui peuvent avoir contribué à la formation de déséquilibres financiers et de bulles spéculatives. On s’inquiète par exemple au Canada du fait que la longue période de faibles taux d’intérêt puisse avoir encouragé une bulle immobilière et un endettement excessif des ménages.

Il relevait de la responsabilité des pouvoirs publics d’adopter les mesures nécessaires « à atténuer, voire à neutraliser, les distorsions et les risques financiers », disent les experts de la Banque du Canada sans viser un pays en particulier. « En outre, ajoutent-ils en note de bas de page, les décideurs doivent savoir que les mesures de politique monétaire non traditionnelles ne peuvent compenser les sources de faiblesse structurelles et l’absence de mesure de relance budgétaire, ni neutraliser les effets des mesures d’assainissement budgétaire. »