Paradis artificiels

Le gouverneur de la Banque du Canada, Stephen Poloz
Photo: Sean Kilpatrick, La Presse canadienne, Mark Wilson et Daniel Roland, Agence France-Presse Le gouverneur de la Banque du Canada, Stephen Poloz

Après huit années à se focaliser sur les politiques monétaires des banques centrales, à guetter le moindre battement de cil de Mario Draghi, la lassitude des investisseurs est palpable sur les marchés d’actions.

« On arrive à la fin d’un cycle, déclare Frédéric Leroux, gérant global chez Carmignac. Certes, les politiques ultra-accommodantes de la Réserve fédérale américaine — Fed — et de la Banque centrale européenne — BCE — ont permis d’éviter le pire, mais elles ont montré leurs limites. » Aux États-Unis, la politique choc de la Fed aura permis de sortir l’économie américaine de l’ornière, même si celle-ci connaît un sérieux trou d’air. Alors que les entreprises américaines capitalisent 17 fois leurs profits attendus dans les douze prochains mois, Wall Street paraît fragile. Le Dow Jones a terminé la semaine quasiment inchangé, à 17 535,32 points.

Mais c’est surtout au Japon et en zone euro que se concentrent les doutes sur l’efficacité des politiques monétaires. « En zone euro, il existe encore un potentiel de baisse des taux, et la BCE pourrait innover en rachetant des actions, comme le fait la Banque du Japon depuis 2012, ou en injectant des liquidités directement dans l’économie, mais elle risque d’être bientôt à court de munitions », lâche Romain Boscher, directeur des gestions actions chez Amundi.

« Les marchés sont devenus accros aux injections de liquidité. Mais ces injections leur font de moins en moins d’effet et ils n’ont qu’une peur : qu’on leur retire la perfusion », résume Yves Maillot, directeur du pôle d’expertise actions européennes de Natixis Asset Management. Même aux États-Unis, où des tensions sont apparues sur les salaires, la Fed hésite à sevrer les opérateurs, de peur de plomber la reprise la plus molle jamais vue outre-Atlantique.

Rebond des marchés d’actions

Le paradoxe de la situation actuelle est que les politiques monétaires ultra-accommodantes devaient relancer la croissance en incitant les investisseurs à aller vers des actifs plus risqués que les dettes souveraines. Mais cette stratégie a fait long feu. « Les marchés prennent conscience que des taux durablement bas, c’est mauvais pour l’économie. Ça ne pousse pas les chefs d’entreprise à investir. Ils préfèrent utiliser leurs liquidités pour racheter des actions de leur société ou procéder à des fusions-acquisitions », constate M. Leroux. Une opinion partagée par M. Maillot, qui ajoute : « Quand les taux sont aussi bas, des bulles de liquidités se forment. Et l’appétence pour le risque diminue, c’est un cercle vicieux ! »

La seule véritable réussite de la BCE, qui sort du cadre de son mandat, est d’être parvenue à faire baisser l’euro face au dollar, ce qui a dopé les valeurs exportatrices de la zone euro. Conjuguée à la baisse du prix de l’or noir, cette stratégie a permis un rebond des marchés d’actions au premier semestre 2015. Mais l’euro et le pétrole ont nettement progressé depuis, cassant cette dynamique. Après être tombé en dessous des 30 $US en janvier, le baril de brent est repassé au-dessus de 47 $US. « On voit mal ce qui va dicter la direction des marchés. L’euro et le pétrole semblent stabilisés. On risque de rester longtemps dans le brouillard », confie M. Maillot.

Dans un tel contexte, le métier de gérant d’actions est tout sauf une sinécure. Jusqu’à présent, la seule stratégie possible consistait à parier sur les secteurs qui bénéficient le plus de la baisse des taux d’intérêt. Depuis 2008, ceux qui enregistrent les meilleures performances en Bourse sont les plus défensifs : les sociétés foncières, les fabricants de biens de consommation courante, de produits d’entretien, l’agroalimentaire ou les spécialistes de la santé.

Pourtant sensibles aux taux d’intérêt, les banques n’ont guère profité de leur baisse, victimes du durcissement des règles de solvabilité imposé par Bruxelles. « Les valeurs défensives sont chères désormais. Il faut aller vers des titres plus risqués, chercher des entreprises qui gagnent des parts de marché. On commence à percevoir un rebond des valeurs cycliques, notamment dans la construction », recommande Eric Renard, spécialiste des investissements actions européennes chez BNP Paribas IP.

Dans un monde sans croissance et sans inflation, M. Boscher conseille de privilégier les entreprises attachées à la maîtrise de leurs coûts et qui gagnent des parts de marché. À long terme, un scénario plaide en faveur du Bâtiment et travaux publics et des sociétés minières. « Pour sortir les économies occidentales de l’impasse, la solution passe par des politiques de relance budgétaires coordonnées. Les États vont devoir financer de grandes infrastructures. Même aux États-Unis, l’idée fait son chemin », dit M. Leroux. Une perspective encore difficile à imaginer, car elle impliquerait une mise entre parenthèses, au moins temporaire, des critères de Maastricht.