Greater Noida, ville fantôme avant même d’avoir été habitée

À partir de 1989, on a chassé les paysans et les villageois pour créer une ville censée accueillir une population aisée.
Photo: Manpreet Romana Agence France-Presse À partir de 1989, on a chassé les paysans et les villageois pour créer une ville censée accueillir une population aisée.

Pramesh Kumar vend des appartements de luxe à la sauvette. Il tient dans ses mains une plaquette écornée de la résidence « The Hemisphere, le luxe redéfini », qu’il agite pour attirer les automobilistes roulant sur une route déserte. Dans ce quartier de Greater Noida, une ville nouvelle en périphérie de New Delhi, la capitale de l’Inde, il n’y a à peu près que ce ruban de bitume qui soit terminé.

Tout autour, des terres en friche sont mangées par des chantiers de construction. Quelque 128 villages se partageaient les 38 000 hectares de terrain jusqu’à ce que, comme dans un jeu de Lego, des barres d’immeubles, des routes, des poteaux électriques et des châteaux d’eau se posent sur les champs de blé et de moutarde. Ainsi naquit, en 1989, Greater Noida, censée décongestionner Delhi et ses 17 millions d’habitants.

Mais, dans cette ville construite pour accueillir la population aisée, les appartements trouvent difficilement preneurs. Avec des plans d’urbanisme conçus par les promoteurs immobiliers et une gouvernance locale quasi inexistante, les rares habitants vivent retranchés chez eux, dans des complexes résidentiels protégés par des gardes et des murailles hérissées de fil barbelé.

Pramesh Kumar montre un terrain vague entouré de tôles et de drapeaux de toutes les couleurs : « Ce sera un complexe résidentiel de standing international. L’architecte est de Dubaï. » Le jeune étudiant aux souliers recouverts de poussière s’essuie les mains avant de feuilleter la plaquette du complexe résidentiel The Hemisphere. On y voit des habitants blonds, jouant au golf ou suspendus à leur téléphone portable, avec ce slogan : « Il y a ceux qui vivent près d’un terrain de golf, et les autres qui vivent à l’intérieur. »

Pas de place pour les pauvres

Dans un coin du chantier, la voix de Frank Sinatra recouvre les bruits des pelleteuses, et quelques palmiers en plastique bordent un tapis rouge qui mène à la villa témoin. Des adolescents aux cheveux ébouriffés passent un chiffon sur des canapés en cuir blanc sur lesquels il est interdit de s’asseoir. « Il faut les rendre au magasin qui nous les a prêtés », s’excuse Pramesh Kumar.

Du calme, de la propreté, de la nature, mais sécurisés : c’est ce à quoi veut ressembler Greater Noida. Le passé y est invisible, car trop encombrant, trop politique. Les autorités ont préféré nommer les quartiers avec des lettres de l’alphabet grec ancien pour que les gouvernements successifs ne soient pas tentés de les rebaptiser du nom d’un héros intouchable, ou d’une divinité hindoue.

Mais, pour l’instant, Greater Noida a surtout des allures de ville mirage qui, malgré ses blocs d’immeubles et ses centres commerciaux sortis de terre, attend toujours ses habitants. « Il y a 150 000 appartements invendus et il ne s’en vend que 4000 en moyenne chaque mois, s’inquiète Akash Bansal, du cabinet d’études spécialisé dans l’immobilier Liases Foras. Les appartements déjà achetés vont progressivement être remis en vente, et on risque d’entrer dans le cercle vicieux de la spéculation. Toutes les conditions ne sont pas réunies pour que la ville devienne un lieu d’habitation. »

Pendant des décennies, la seule pression urbaine a suffi à construire des villes. Celles-ci devraient accueillir 500 millions d’habitants supplémentaires d’ici à 2050. Mais, à l’heure où le gouvernement indien veut bâtir cent villes nouvelles, encore faut-il qu’elles soient habitables, pas seulement réservées aux plus riches, et surtout qu’elles offrent des emplois. Pas sûr que la classe aisée indienne soit assez importante pour occuper les nombreuses villes qui se créent en périphérie des grandes agglomérations, comme Delhi.


Décongestionner Delhi
 

Pour décongestionner le quartier industriel d’Okhla, à Delhi, les autorités créèrent, en 1976, New Okhla Industrial Development Authority (Noida). Treize ans plus tard et quelques kilomètres plus loin, Greater Noida vit le jour comme nouvelle extension de Noida. Comme si Delhi pouvait s’étendre à l’infini. Or, les entreprises employant des cols blancs ne suivent plus le mouvement. Greater Noida souffre du « symptôme Gurgaon », une ville-satellite de Delhi, quasi privée, construite pour des cadres travaillant dans les sièges de nombreuses entreprises multinationales. Une réussite, au moins commerciale, qui ne peut pas se répliquer à l’infini.

Greater Noida n’abrite pour l’instant que des universités privées et des industries qui emploient des cols bleus. Eux vivent dans de petites baraques au pied de tours résidentielles luxueuses et vides dont ils ne peuvent pas acquérir les appartements. « En Inde, les ouvriers, les pauvres, sont les oubliés de la planification urbaine », note Marie-Hélène Zerah, chercheuse à l’Institut de recherche pour le développement.

Dans une étude publiée mi-mars, le Centre pour la science et l’environnement s’inquiète d’une planification « qui chasse les pauvres en périphérie ». L’étude révèle que, pour la moitié d’entre eux, les trajets qui les séparent de leur lieu de travail ou des services de base, comme la santé ou l’éducation, se sont allongés.

« C’est isolé, c’est la jungle »

Ville fantôme, Greater Noida a peur du vide. « Une fois la nuit tombée, la ville bascule dans un autre monde où on peut être victime d’agression, voire de kidnapping », témoigne Rishabh Jaiswal, un habitant. La sécurité est un luxe qui se paie cher. Grillages posés aux fenêtres, caméras de surveillance, gardes de sécurité à l’entrée des complexes résidentiels. On vit retranché derrière ses murs.

Il n’y a guère que l’optimisme qui peut sauver Greater Noida, comme si la promesse de jours meilleurs était sa seule raison d’être. Pourquoi y acheter un appartement ? « Parce que c’est une ville en train de se développer », répond Dheeraj Singh, un agent immobilier. Mais certains habitants ne croient plus à cette promesse. « Greater Noida n’est pas assez sûre pour qu’on puisse y vivre. C’est isolé. C’est la jungle. Il n’y a plus d’espoir », explique Surjinder Kumar, un cadre de chez Honda qui a acheté un terrain il y a deux ans et a finalement renoncé à y construire une maison pour sa famille. Face à la baisse considérable de la demande, certains promoteurs, en faillite, abandonnent les chantiers de construction sans pouvoir rembourser l’argent avancé par les acquéreurs. Alors, pour rassurer ces derniers, le promoteur du complexe The Hemisphere propose d’envoyer par courriel des photographies aériennes à chaque étape du chantier. Mais Pramesh Kumar le reconnaît bien volontiers : « Le marché est en pleine déprime. Depuis que Narendra Modi — le premier ministre indien — est arrivé au pouvoir, il y a deux ans, il y a une chasse à la corruption, et donc moins d’argent liquide à recycler dans l’immobilier. »

Les seuls pour qui la ville n’est pas qu’une promesse, ce sont les villageois qui habitaient ici auparavant. Trois agriculteurs fument des bidis sur le bord de la route, à un rond-point. Le premier a dépensé tout l’argent issu de la vente de ses terres pour marier ses trois filles, le deuxième a envoyé ses enfants dans une université privée et le troisième a racheté des terres plus loin.

« Avant, c’est le travail qui occupait nos journées et notre esprit ; maintenant, on a le temps de -penser à ce qu’on pourrait acheter avec notre argent », explique l’un d’eux. Les trois agriculteurs ont perdu de vue certains de leurs -voisins, grands propriétaires terriens, qui vivent désormais dans des complexes résidentiels.

Dans le vide de Greater Noida, des fractures béantes se creusent entre villageois, citadins venus de Delhi, migrants, riches et pauvres. Les trois agriculteurs s’impatientent. « J’ai trois enfants et deux n’ont toujours pas trouvé d’emploi, s’inquiète l’un d’eux. Si la ville ne nous offre rien, c’est la frustration qui nous guette. »