La fin du papier n’est pas pour demain, dit Desjardins

Il en a fallu du temps pour venir à bout des réticences de chacun et éliminer la «cenne noire», cette encombrante monnaie qui coûtait plus cher à produire que ce qu’elle valait. Mais il faudra aussi beaucoup de temps avant de voir les transactions électroniques évacuer complètement la monnaie de papier, même si plusieurs y rêvent déjà.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Il en a fallu du temps pour venir à bout des réticences de chacun et éliminer la «cenne noire», cette encombrante monnaie qui coûtait plus cher à produire que ce qu’elle valait. Mais il faudra aussi beaucoup de temps avant de voir les transactions électroniques évacuer complètement la monnaie de papier, même si plusieurs y rêvent déjà.

Il est « très peu probable » que l’argent comptant disparaisse « dans un horizon de 10 à 20 ans », estiment des économistes du Mouvement Desjardins dans une analyse faisant écho au débat qui a récemment pris de l’ampleur, ici comme ailleurs.

Alors que la Banque Nationale envisage une société délaissant peu à peu le papier à la faveur du numérique, ce que son président a affirmé sans détour le mois dernier en marge de l’assemblée des actionnaires, Desjardins a un doute. Même si la multiplication des modes de paiement numérique — sans contact, mobile — est en train de faire fondre l’usage du billet.

« La solution est de s’adapter aux besoins des consommateurs plutôt que d’essayer de précipiter les événements », a écrit l’économiste Hendrix Vachon. « Cela n’empêche pas que des choix devront être faits afin de minimiser les coûts associés au maintien de l’argent comptant, d’autant plus que des innovations pourraient encore réduire les coûts d’autres modes de paiement. » Parmi ces choix pourrait figurer l’abandon de la pièce de 5 ¢ — et donc le retrait du 25 ¢, ce qui déclencherait la fabrication de pièces en multiples de 10 tel un 50 ¢ — ou l’ajustement de certaines coupures de billets.

Dans l’ensemble des transactions en 2013, 43,9 % d’entre elles ont été effectuées avec de l’argent comptant, une forte baisse par rapport aux 53,6 % observés en 2009, a mentionné Desjardins en s’appuyant sur des données publiées l’an dernier par Statistique Canada. Sur le plan de la valeur, cependant, la tendance est stable à 23 %. Au total, l’argent comptant en circulation se situe autour de 80 milliards.

Le retrait de l’argent permettrait de lutter contre l’évasion fiscale et de diminuer les coûts inhérents à ce système physique (fabrication, distribution, etc.), mais son maintien repose sur plusieurs arguments tout aussi pertinents, selon Desjardins : protection des renseignements personnels, système infaillible en cas de panne, facilité d’usage pour tous les groupes de la société civile…

L’analyse du module d’études économiques est partagée par la direction du Mouvement Desjardins. Un porte-parole a indiqué au Devoir que « nous ne croyons pas que le numéraire disparaisse de sitôt ». Selon André Chapleau, « une telle décision exigerait, au départ, un positionnement du gouvernement canadien, car le Canada ne pourrait faire cavalier seul en ce domaine » et qu’« à notre connaissance, aucune table de travail ou comité canadien [ne] se penche sur cette question ».

Le portrait effectué par Desjardins survient quelques semaines après que le président de la Banque Nationale, Louis Vachon, eut dit souhaiter la disparition des chèques. Il a affirmé à la Presse canadienne que « cela a été adopté en Suède et en Belgique, mais pas en Angleterre » et a dit que « l’argent [papier] et les chèques coûtent cher », car « c’est difficile d’être rapide et efficace avec des billets de banque et des chèques qui se promènent ».

L’Association des banquiers canadiens — dont le Mouvement Desjardins n’est pas membre, contrairement à la Nationale — ne se prononce pas. « Nous n’avons pas de position, c’est une décision qui relèverait du gouvernement », a écrit dans un courriel Kate Ballotta, du service des communications.

Dans toute discussion sur l’avenir de l’argent comptant, la Suède figure au coeur du débat. Dans un récent état des lieux, le New York Times a écrit que certaines banques refusent maintenant de prendre ou de distribuer des billets. Et que, en conséquence de ce virage numérique tous azimuts, certains groupes s’inquiètent des effets sur la vie privée.

« Il faut se rappeler que l’argent comptant est la méthode par défaut, car il remonte à une époque où il n’y avait aucune autre option », a affirmé au Devoir le professeur Dilip Soman, de l’école de gestion Rotman à l’Université de Toronto. Il est aussi membre du groupe de recherche Behavioural Economics in Action. « Tout comme l’argent comptant a évolué depuis le jour où il a remplacé le troc (il est passé des pièces à l’argent papier à l’argent en polymère), ce n’est qu’une question de temps avant qu’il soit lui-même remplacé par quelque chose. »

Or, si l’avènement d’un système numérique a ses caractéristiques d’efficacité, selon M. Soman, il faudra trouver une façon d’encadrer le consommateur, ce que la technologie peut faire. « La recherche montre que les gens dépensent leur argent électronique de manière différente que leur argent comptant. Le coût psychologique est si bas avec un paiement mobile ou par carte que les gens ne réfléchissent pas comme ils le feraient s’il fallait retirer de l’argent et le compter avant de pouvoir le dépenser. »

2 commentaires
  • Marc Leclair - Inscrit 3 mai 2016 09 h 33

    Utile pour qui encore? Les banques et les puissants bien entendu.

    J'y vois surtout un moyen sournois et draconien de contrôler ou de se débarrasser des "improductifs", tels les itinérants, les assistés sociaux, les gens affectés de troubles mentaux ou d'handicaps physiques, les excentriques, les artistes, les contestataires, les travailleurs à la petite semaine. Si vous n'entrez pas dans le rang on vous coupera les vivres. On ne peux pas avoir une vision globale et humaniste pour songer à un avenir sans monnaie sonnante, surtout lorsque le fossé entre puissants et pauvres se creusent à une vitesse effarante. Alors, il ne nous restera le troc.

  • Jean Richard - Abonné 3 mai 2016 09 h 51

    Les intérêts de certains

    Certains ont intérêt à voir disparaître l'argent de papier. C'est que les coûts associés à la circulation de la monnaie changeraient de mains, pas nécessairement pour le mieux.

    Les taxes cachées de la monnaie électronique, les porte-parole des banques évitent d'en parler et pourtant...

    Quand un consommateur paie son achat avec une carte Visa, Mastercard ou AA, un pourcentage non négligeable de son achat s'en va dans les coffres de ces multinationales du crédit. Et il est interdit par contrat au commerçant de refiler cette taxe cachée au détenteur de la carte de crédit.

    La carte de débit alors ? Si vous avez une carte Desjardins et que le commerçant fait affaire avec la RBC ou la Banque Nationale, le lien entre les deux institutions bancaires se fait grâce à Interac, moyennant un certain montant non négligeable, que le commerçant encore une fois ne pourra refiler directement au consommateur.

    Les banques quant à elles profitent de la situation, soit en imposant des frais bancaires passablement élevés sur chaque transaction, soit en vendant des forfaits (loin d'être gratuits) permettant un nombre mensuel donné de transactions. Il y a aussi ces comptes bancaires sans intérêts qui, si on y maintient un seuil de dépôt donné (souvent 1000 $ ou plus), permettent un nombre déterminé de transactions. L'absence d'intérêts compense les frais – en donnant une fausse impression de gratuité.

    Et la rapidité ? Désolé, mais les délais à la caisse, en particulier dans les commerces d'alimentation, existent encore. Le paiement par carte ralentit le passage à la caisse, et d'une façon sensible. Le commerçant en fait les frais et les refile au client.

    Et la fiabilité ? Désolé encore une fois mais trop nombreux sont les systèmes où le manque de fiabilité de l'informatique peut tout paralyser. La vulnérabilité de nombre de systèmes est liée aux déficiences (toujours nombreuses) des systèmes informatiques. On doit garder une solution de rechange éprouvée.