Il faut redéfinir les luttes sociales

Arnaud Stopa Collaboration spéciale
Sylvain Mallette, président de la Fédération autonome de l’enseignement
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Sylvain Mallette, président de la Fédération autonome de l’enseignement

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Développement économique et durable, équité fiscale, salaire à vie, décroissance : autant de sujets progressistes qui seront discutés par les membres de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) lors de leur 6e congrès fin juin 2016 à Saint-Sauveur. L’objectif : proposer une plateforme socio-économique pour « redéfinir des vecteurs de changements sociaux, de progrès social, de lutte sociale ».

« Nous sommes résolument à gauche, c’est-à-dire en matière de défense des plus vulnérables, et non uniquement pour ce qui paraît être les créneaux habituels du syndicalisme », indique Sylvain Mallette, président de la FAE, une centrale syndicale comprenant huit entités et représentant 32 000 enseignants. « Il y a une volonté d’analyse qui est partagée avec les membres pour que des luttes soient menées, qui seront définies comme des avancées sociales. Mais il faut d’abord ne pas négliger notre travail d’explication des idées. »

La FAE sort de plus d’une année de conflit avec le gouvernement concernant les négociations des contrats des enseignants, mais aussi de la lutte contre l’austérité menée par les libéraux. Un combat qui ramène le Québec à un autre siècle, selon le président du syndicat. « La négociation qu’on vient de traverser, c’est une négociation de mononcles, s’emporte-t-il. C’est fait par des mononcles pour des mononcles. On est dans une approche du gouvernement où les gens nous disent : “Il faut s’ouvrir au XXIe siècle, faire adopter de nouvelles pratiques.” Puis, quand on regarde comment s’est déroulée cette négociation, c’est les bonnes vieilles tactiques patronales de division qui ont été appliquées. Le gouvernement n’est pas sorti du XXe siècle en matière de relations de travail et de négociation. »

Sylvain Mallette attend donc une réforme : celle du Code du travail, qui va amener à changer la manière de négocier. Mais il ne sombre pas dans l’attentisme. Selon lui, c’est aux organisations syndicales de se demander aussi comment évoluer dans un contexte où l’idéologie du néolibéralisme est unitaire. « Le mécanisme de négociation, c’est une chose, mais il faut aussi se demander comment on l’entrevoit. C’est là où ça interpelle, selon moi, les organismes syndicaux. De quelle façon faisons-nous la négociation ? On élabore nos cahiers de demandes ? On inclut les membres tout au long de la négociation ? Au-delà des bilans mécaniques, est-ce que, en présence d’un gouvernement qui a décidé de démanteler l’État — et cela, depuis 15-20 ans —, le mouvement syndical n’est pas arrivé à un moment de son histoire où il doit réfléchir à son fonctionnement ? Nous ne sommes pas que des outils qui visent à négocier des conditions de travail, nous sommes aussi, nous avons été et nous devons redevenir des vecteurs de changements sociaux, de progrès social, de lutte sociale. C’est à ça que le syndicalisme au XXIe siècle fait face. »

Caisse de résonance

Les syndicats ont perdu leur force de proposition de changements sociaux parce qu’ils ont été à la remorque de certains partis, analyse l’ancien professeur d’histoire. « C’est ce qui a posé problème au Québec, dans certains cas, à une certaine période. Certaines organisations syndicales ont davantage agi comme des caisses de résonance de partis politiques plutôt que d’être un lieu où les débats politiques s’exercent de manière indépendante. Ça devient alors des lieux où on dit aux membres pour qui voter et on ne réussit plus à faire des réflexions collectives sur les grands enjeux. »

Ces mêmes partis se sont d’autant plus convertis à la doxa capitaliste, où la quête de l’amélioration du sort des travailleurs a été troquée contre la recherche de la croissance et des équilibres budgétaires. « Même dans les démocraties occidentales qui ont des gouvernements dits de gauche, ces gouvernements appliquent des politiques sociales libérales, sans rupture avec le capitalisme tel qu’il se développe depuis les 20 dernières années [et la fin du bloc soviétique], s’insurge Sylvain Mallette. Tous tiennent des discours néolibéraux, adoptent le langage du capitalisme et même dans certains cas son vocabulaire : la nécessité de la croissance à tout prix, le progrès social qui passe par le développement économique. C’est pourquoi ils appliquent à tout va les politiques néolibérales. On est politiquement, d’un point de vue philosophique, dans un espace où il n’y a que le capitalisme déchaîné qui prévaut et les organisations syndicales tentent, tant bien que mal, de contenir ce déchaînement. Les syndicats ne peuvent pas à eux seuls contrecarrer ce discours. Il faut des véhicules politiques pour contrecarrer les effets de ce capitalisme, car il ne s’est jamais produit autant de richesses dans le monde et il n’y a jamais eu autant d’inégalité ! »