Portrait - Warnex aux trousses des microbes

Avec des accidents spectaculaires comme ceux de la vache folle, de la grippe aviaire chez les poulets en Asie ou, plus près de nous, de la contamination de l'eau par la bactérie E. coli à Walkerton, Warnex, petite entreprise lavalloise, ne pouvait arriver à un meilleur moment sur le marché avec sa nouvelle plate-forme technologique qui utilise des marqueurs d'ADN.

De tels phénomènes, qui ont forcément un impact considérable partout sur la planète, ne font qu'éveiller davantage la conscience et la sensibilité des consommateurs à la sécurité alimentaire. Il va de soi en conséquence que les sociétés qui se spécialisent dans la transformation et la distribution des aliments sur une très grande échelle ont intérêt à détecter le plus tôt possible les bactéries pathogènes qui peuvent rapidement tuer aussi bien les consommateurs que la réputation d'une entreprise. Cette semaine, par exemple, Loblaw annonçait que la sécurité alimentaire était le talon d'Achille de l'industrie et qu'il fallait lui accorder une grande priorité. Cette question a fait aussi l'objet d'une commission parlementaire spéciale à Québec.

Il existe depuis longtemps une façon de détecter les agents pathogènes dans les aliments, mais il faut de deux à sept jours pour avoir les résultats de ces tests obtenus par la méthode traditionnelle des cultures, ce qui est bien long pour un poulet qui attend déjà sur les tablettes d'un supermarché. Warnex a pour sa part mis au point une technologie, appelée Genevision, qui détecte rapidement (en moins de 24 heures) et avec précision certaines bactéries pathogènes, nommément les Samonella, Listeria et E. coli 0157. Présentement, 90 % des analyses sur la salubrité des aliments portent sur ces trois bactéries qu'on retrouve notamment dans l'eau, le poulet et le steak haché.

La plate-forme de Warnex pour tester ces trois bactéries est déjà approuvée par l'Agence canadienne d'inspection des aliments et les Américains pourraient faire de même dès le mois prochain. Deux autres tests pour E. coli générique et Staphyloccus aureus pourraient être approuvés au Canada prochainement.

Éventails de tests

Mark J. Busgang, président et chef de la direction de Warnex, mentionne que la recherche se poursuit sur une douzaine d'autres bactéries et que l'objectif est d'en arriver à un éventail de tests pour une soixantaine de bactéries dans les aliments, l'eau, l'environnement en général, et pourquoi pas aussi pour les OGM et l'anthrax.

Warnex commence maintenant la recherche et le développement de tests sur les virus, qui sont la cause de 82 % des maladies en comparaison de seulement 18 % pour les bactéries. L'entreprise mise pour sa croissance sur Genevision, une technologie qui offre un système de détection basé sur la génomique, lequel est automatisé et conçu pour être facilement déployé et utilisé dans une usine de fabrication. En outre, un lien électronique procure un soutien en ligne complet par Internet, ce qui permet une gestion centralisée du processus de contrôle de la qualité.

Chaque année, une personne sur quatre au Canada et aux États-Unis est atteinte par un pathogène d'origine alimentaire. Doug Powell, directeur du réseau de sécurité alimentaire à l'université Guelph en Ontario, souligne que ces maladies proviennent de micro-organismes qui sont non seulement dans le boeuf et le poulet, mais aussi dans les légumes et les fruits, et que c'est sur l'ensemble de ces produits qu'il faut concentrer la surveillance.

Une clientèle potentielle

Il y a 8000 usines de fabrication d'aliments en Amérique du Nord, dont 1000 qui ont un statut corporatif. C'est ce dernier groupe de sociétés que vise d'abord M. Busgang, parce qu'il est relativement facile à rejoindre et sans doute le plus lucratif du fait de son importance en volume. Le marché mondial actuel des analyses microbiologiques dans l'industrie de la transformation alimentaire est évalué à cinq milliards. Évidemment, Warnex serait heureuse même si elle n'atteignait qu'une infime partie de ce marché.

Son premier contrat, en fait, a été signé en septembre 2003 pour une durée de cinq ans avec Cardinal Meats, leader dans la fabrication de hamburgers de boeuf au Canada. Puis en décembre, Plumrose, un important fabricant de produits de viandes tranchées et de jambons au Mississippi, devenait le premier client américain. M. Busgang hésite à faire des prédictions sur les ventes futures, mais il assure que l'entreprise atteindra la seuil de la rentabilité à la fin de 2004. Quant aux ventes, il pense qu'il pourrait y avoir «explosion», mais comme il s'agit d'une nouvelle technologie, il faudra d'abord qu'il y ait un leader dans le marché. Il avance quand même que, dans cinq ans, son entreprise pourrait avoir un chiffre d'affaires se situant entre 75 et 100 millions.

M. Busgang a déjà comparé la situation de son entreprise à Gillette, qui fait peu d'argent en vendant des rasoirs mais beaucoup par la vente sans cesse répétée de lames de rasoir. Le coût d'achat d'une plate-forme et des appareils requis pour l'utilisation de la technologie est d'environ 60 000 $, alors que le coût d'une trousse n'est que de 10 $, mais il en faut une pour chaque analyse.

Une expérience pertinente

M. Busgang n'est pas un néophyte en matière d'entrepreneurship puisqu'il fut l'un des fondateurs de Theratechnologies, qu'il quittait après trois ans et un gain qui lui permettait de commencer sa retraite à l'âge de 42 ans. Après un été et 127 parties de golf, le projet de Warnex prenait forme en collaboration avec son ami Richard Laferrière, qui est devenu président du conseil dès la création à la fin de 1997 de cette société, qui quelques mois plus tard achetait d'Axcan Pharma les droits de Genevision.

Depuis ce moment, pas moins de 25 millions ont été injectés dans cette PME et la semaine prochaine on annoncera une fermeture d'émission privée proche de 10 millions. Warnex a jusqu'à maintenant investi 2,5 millions par année en recherche et développement et entend maintenir ce rythme. Présentement, l'accent est mis sur le marketing et la commercialisation.

Le plus important actionnaire de Warnex est la SGF Soquia, qui a mis 12 millions en octobre 2003, ce qui lui donne une participation de 21,37 %. À tous ceux qui ont tendance à dénigrer la Société générale de financement, M. Busgang tient à dire que la vérification diligente de la SGF s'est étendue sur une période de huit à neuf mois et que son investissement a été fait avec la plus grande minutie.

Warnex est inscrite à la Bourse de Toronto depuis février 2003, après avoir été sur les Bourses de Vancouver et d'Alberta où elle était une coquille vide au moment où elle fut acquise. Son titre, qui a déjà baissé jusqu'à 10 ¢, se transigeait cette semaine à environ 1,15 $.

M. Busgang, qui détient un baccalauréat en administration de l'université Concordia et un MBA de Fordham University (New York), a démarré Warnex seul dans son sous-sol, mais aujourd'hui l'entreprise compte 125 employés fort dynamiques, avec une moyenne d'âge d'environ 35 ans. Il y a parmi eux une équipe de 25 scientifiques dirigés depuis septembre dernier par Yvan Côté, docteur en biologie cellulaire. Le président déplore que son entreprise ne soit pas considérée comme une compagnie de biotechnologie, parce que ses travaux portent sur les aliments et non les humains. Il affirme que son équipe est à la fine pointe de la recherche scientifique et qu'elle va bientôt porter son attention sur les nanotechnologies. Warnex est même devenue cette semaine la première entreprise canadienne à être acceptée comme collaborateur avec les chercheurs de la Texas A&M University qui effectue des recherches en technologie alimentaire.

Warnex est installée dans le parc industriel de Laval et a investi 1,5 million dans son usine qui a une capacité de production pour des ventes allant jusqu'à 75 millions. Cette jeune entreprise a des concurrents, et pas des moindres, comme Qualicon, une filiale du géant du Pont, ce qui n'effraie pas M. Busgang, qui espère devenir un fournisseur de marqueurs de ces entreprises rivales qui ont des réseaux de distribution importants. Comme il s'agit de produits pouvant intéresser le marché mondial, Warnex entend assurer la commercialisation elle-même en Amérique du Nord avec un réseau d'agents, mais pour le reste du monde, on cherchera à établir des alliances stratégiques, notamment en Europe, au Japon et en Chine.