L'inflation venue de Chine

C'est à propos de votre article «Du jamais vu», du 3 février dernier, que je vous écris, plus particulièrement à propos de cette inflation que vous ne semblez pas anticiper pour les mois qui viennent.

N'oubliez-vous pas la Chine? Un bulletin récent de la Banque Royale du Canada argue que ce «vieux pays» ébranle de plus en plus le système industriel mondial. La croissance annuelle du PIB y est de 8 %, parfois plus. C'est beaucoup pour cet endroit du monde où vit le quart de l'humanité. Cette croissance engendre la construction de nombreuses voitures qui, elles, nécessitent beaucoup de pétrole, de nouvelles routes, de nouvelles maisons, des millions de tranches de bacon à mettre sur la table de tout ce monde! En général, ces pressions multiples engendrent l'inflation, où que ce soit.

Il faut également constater qu'ici, dans notre Amérique, en 2003, l'indice CRB (Commodity Research Bureau) est passé du niveau de 190 à 265. Il y a 26 denrées dans cet indice: du soya, du maïs, du coton, du cuivre, et bien d'autres aliments ou métaux. Les achats des Chinois accaparent une part de plus en plus grande des réserves de l'humanité.

À mon avis, dans ce nouveau siècle, ce ne seront plus seulement les habitants des États-Unis qui influeront le plus sur le taux d'inflation sur la planète, mais les descendants de Confucius, les si nombreux consommateurs de cette nouvelle Chine qui explose sous nos yeux.

Sachez, M. Chiasson, que vos articles sont toujours très intéressants à lire.

C. T.

Oui, la Chine exerce déjà des pressions à la hausse sur les prix des matières premières. Avec des taux de croissance du PIB de 7 % et plus, rien de plus normal. C'est cependant cette même Chine ainsi que d'autres pays émergents qui alimentent les pressions déflationnistes. Ces pays fabriquent une multitude de biens à des coûts très faibles qui envahissent les marchés des pays industriels au grand bonheur des consommateurs. Des coûts très faibles dus en bonne partie à une main-d'oeuvre bon marché. Une main-d'oeuvre bon marché qui concurrence directement la nôtre, celle mieux payée des pays industrialisés, mais pas nécessairement plus compétente, alors que les connaissances et les technologies sont vite apprivoisées par les fabricants et travailleurs des pays émergents.

D'où la saignée des emplois manufacturiers aux États-Unis: près de trois millions d'emplois perdus en trois ans environ. Une saignée de nos emplois qui semble maintenant se propager au secteur des services. Une saignée qui se poursuit de plus bel alors que de grandes compagnies déplacent leur capacité de production vers ces pays émergents: Nortel s'apprête à céder à une firme mexicaine ses activités manufacturières; Abitibi Consolidated ferme une usine de papier à Port Alfred mais en ouvre une en Chine; etc.

Il fut un temps, dans l'histoire de notre civilisation, où un grand pays, pour remettre sur les rails son économie, avait recours à la taxe sur les produits importés (le protectionnisme). Il freinait ainsi l'entrée des produits importés pour favoriser les siens. Aujourd'hui, au protectionnisme s'est substituée l'ouverture des marchés, la mondialisation.

La mondialisation, avec ce qu'elle apporte comme pressions déflationnistes. Heureusement, les pays industrialisés disposent d'outils pour contrebalancer ses pressions déflationnistes: les politiques monétaires et fiscales. C'est ainsi que leurs banques centrales et gouvernements parviennent à injecter d'importantes liquidités dans le système financier, question d'alimenter la croissance interne et ainsi absorber le choc des coûts de main-d'oeuvre avec les pays émergents. Si bien qu'aujourd'hui, ces pays industriels ont fait dégringolé leurs taux d'intérêt à des planchers historiques et ont poussé leurs déficits à des niveaux très élevés.

Et, normalement, une telle conjoncture d'extrêmes liquidités devrait déboucher sur une période de plus forte inflation. Sauf si les pressions déflationnistes sont énormes. Maints indices nous laissent croire qu'elles le sont. D'abord, il y a les taux d'intérêt eux-mêmes qui ont dû être carrément charcutés et qui, depuis, ne remontent pas. Il y a les prix des biens à la consommation qui reculent depuis plusieurs mois aux États-Unis et depuis plusieurs années au Japon. Il y a aussi cet excédent de capacité de production qui tarde à se résorber (excédent de capacité de production qui est lui-même nourri par les trop grandes liquidités disponibles prodiguées par nos banques centrales et gouvernements).

Des pressions déflationnistes qui peuvent être très persistantes, comme le montre l'histoire récente du Japon. Depuis 1990, le gouvernement de ce pays s'est lourdement endetté pour relancer son économie sur la voie de la croissance. Il a même recouru à une politique monétaire ultralibérale. (Imaginez! Les taux d'intérêt à long terme ont même reculé à un moment donné sous la barre du 1 %.) Malgré tout cela, la déflation persiste au pays du Soleil-Levant.

Ce sont là autant d'indices confirmant que nous ne sommes pas dans un contexte économique normal. La mondialisation s'avère un défi de taille à relever. Un défi qui, pour être relevé, exige quelques soupapes de sécurité, dont l'une d'elles est des taux d'intérêt faibles pour un bon bout de temps.

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