Perspectives : Un sur six

Ils devraient être à l'école à acquérir les outils de base nécessaires pour faire leur bout de chemin dans la vie. Au lieu de cela, ils travaillent dans les champs, dans de sombres ateliers ou comme domestiques, souvent dans les pires conditions qui soient. Ils sont 250 millions dans le monde, soit un enfant sur six, à attendre que l'on s'attaque à un problème qui n'a pas de solution simple.

Souvent l'objet de vagues évaluations et de condamnations morales, le problème a pour une rare fois été soumis cette semaine à une analyse économique rigoureuse par l'Organisation internationale du travail (OIT). Dans un rapport de 133 pages, l'agence des Nations unies s'est employée à calculer froidement les coûts et bénéfices économiques du travail des enfants dans le monde.

Premier constat: ils sont 350 millions d'enfants âgés de 5 à 17 ans à travailler dans le monde. De ce nombre, 250 millions sont astreints à des tâches qui occupent la majorité ou la totalité de leur temps et les empêchent d'aller à l'école. Plus de 179 millions d'entre eux sont assujettis «aux pires formes de travail», dit l'agence, comme le travail dans les mines, la prostitution, l'esclavage ou simplement des journées de 16 heures payées le sixième du salaire d'un adulte.

Souvent présenté comme l'un des seuls recours offerts aux pays du Sud pour s'arracher à la pauvreté, ce phénomène les y enfoncerait encore plus profondément, estiment les économistes de l'OIT. Ils évaluent en effet qu'il en coûterait 760 milliards pour trouver, d'ici 2020, des écoles et des instituteurs pour tous ces enfants et compenser leurs familles pour les pertes de revenus encourues. Cette facture supplémentaire serait toutefois rapidement réglée par les quelque 5100 milliards que rapporterait la réduction du nombre de blessures et de maladies liées à leurs conditions de travail ainsi que les gains de productivité liés à leur meilleure formation. Des mesures dont les bénéfices iraient croissant et dépasseraient les coûts dans une proportion de presque 7 contre 1. Ce rapport atteindrait 8,4 contre 1 en Afrique du Nord et au Moyen-Orient et 7,2 contre 1 en Asie alors qu'il s'élèverait à 5,2 contre 1 en Afrique subsaharienne et à 5,3 contre 1 en Amérique latine.

«Ce qui est une bonne politique est aussi une bonne politique économique», a déclaré mardi le directeur général du Bureau international du travail, Juan Somavia.

Ces chiffres viennent s'ajouter au fait qu'on avait démasqué depuis quelque temps déjà le mythe selon lequel les enfants et leurs prétendus doigts de fée peuvent accomplir certaines tâches plus efficacement que les adultes. Peu endurants, maladroits et turbulents, tous les enfants du monde ont en effet pour seuls atouts le fait de coûter moins cher et d'être extrêmement dépendants et faciles à intimider.

À qui la faute?

Habituellement, les premières au banc des accusés, soit la mondialisation et ses hordes de multinationales assoiffées de profits, ont en fait très peu à voir avec des pratiques de ce type, disent les experts. En effet, seulement 5 % des enfants touchés oeuvrent dans des activités liées aux exportations. Des géants comme Nike, Disney, Mattel, Levi's ou Gap n'en ont pas moins été pris en défaut par le passé.

Également mise en cause, la culture des populations concernées a sans conteste sa part de responsabilité. Il n'est pas rare que l'on perçoive le travail comme un mécanisme de socialisation et d'intégration à la vie du village. De plus, n'ayant habituellement pas été à l'école eux-mêmes, plusieurs parents ne voient pas toujours l'intérêt d'y envoyer leurs propres rejetons. Dans d'autres cas, c'est le travail d'un grand frère, mais surtout des soeurs, qui permet aux plus jeunes d'aller en classe.

Les épidémies comme celle du sida forcent également de très nombreux enfants à prendre la relève des parents malades ou décédés à titre de principaux pourvoyeurs de la famille.

Mais le plus souvent, observent les spécialistes, l'origine du problème s'avère bêtement et simplement la pauvreté des familles. Tous les parents du monde, rappellent-ils, aspirent au meilleur avenir possible pour leurs enfants et ne les abandonneront au labeur, à l'exploitation et au danger qu'en dernière extrémité. Ce n'est pas un hasard, rappellent les historiens, si le travail des enfants a graduellement reculé dans les sociétés occidentales en même temps que celles-ci s'enrichissaient.

Il n'en faut pas plus à certains pour conclure que la disparition du travail des enfants n'est qu'une question de temps dans la mesure où les pays pauvres auront la volonté et la possibilité de se joindre au concert des nations capitalistes et commerçantes. Ils en veulent pour preuve la diminution de 20 % du nombre d'enfants qui travaillent depuis 1995 au même moment où le processus de libéralisation des échanges battait son plein.

Encore faudrait-il, rétorquent les autres, que les entreprises s'astreignent à des règles d'éthique leur interdisant d'avoir affaire, de près ou de loin, au travail des enfants et que les gouvernements du Sud, comme ceux du Nord, adoptent des lois plus sévères à ce chapitre. Se posera alors le casse-tête de l'application et du contrôle de ces mesures, 95 % des enfants étant employés par leur propre famille ou par les secteurs informels.

Dans son rapport de cette semaine, l'OIT propose que les familles soient contraintes d'envoyer leurs enfants à l'école en échange d'un dédommagement financier. Elle cite l'exemple du récent programme brésilien Bolsa Escola, qui verse aux familles pauvres de 60 à 80 % de la valeur du travail d'un enfant. Pour financer la mise en branle de pareilles mesures, l'agence suggère aux pays en développement de s'entendre sur une réduction simultanée de leurs dépenses militaires en même temps qu'elle encourage les pays riches à réduire de façon conditionnelle la dette des pays du Sud et à augmenter leur aide humanitaire.

Ne resterait alors plus que l'immense défi de mettre en place des écoles et des programmes adaptés à la réalité et aux besoins des populations visées à la place des systèmes actuels, qui ne produisent trop souvent que des chômeurs instruits et frustrés.

Pas simple, tout ça.