Le baptême du travail

Les nouveaux agents de bord de la compagnie Japan Airlines ont été accueillis dans un hangar de l’aéroport Tokyo-Haneda.
Photo: Kazuhiro Nogi Agence France-Presse Les nouveaux agents de bord de la compagnie Japan Airlines ont été accueillis dans un hangar de l’aéroport Tokyo-Haneda.

« Yokoso Nissan he ! », bienvenue chez Nissan : Carlos Ghosn a accueilli vendredi au siège de l’entreprise à Yokohama 535 jeunes recrues, qui faisaient en ce 1er avril leur entrée dans le monde du travail comme des centaines de milliers de jeunes Japonais fraîchement diplômés.

Tailleur sombre, carré sage couleur ébène (les fantaisies capillaires ne sont guère appréciées par les employeurs) : Ayuka Nakayama a 22 ans, sort à peine de l’université, ne connaît rien aux voitures, mais a déjà droit à un poste au sein d’un des plus grands constructeurs automobiles mondiaux.

« J’ai été surprise par l’ampleur de la cérémonie, a-t-elle réagi, mais elle m’a aussi permis d’aborder ce nouveau départ dans un état d’esprit favorable. »

Désireux de dépoussiérer la tradition, Nissan avait remisé le drapeau japonais, convié p.-d.g. et hauts responsables et invité les nouveaux venus à couvrir de graffitis une Leaf, sa citadine électrique. « Je veux construire une voiture volante », a ainsi écrit un rêveur, quand un ambitieux souhaite « devenir directeur financier » et un romantique conduire sa dulcinée dans une GT-R, légendaire modèle du groupe.

Et pour dérider une assistance un brin figée, la réception s’est conclue par un cri de ralliement, poings levés : « Yatchae [en avant], Nissan. »

Ambiance plus feutrée chez Japan Airlines, compagnie aérienne nippone, où, dans un hangar de l’aéroport de Tokyo-Haneda, les agents de bord se sont livrés à des séances d’étirements pour se relaxer et ont jeté en l’air des avions en papier.

Le registre était très classique à Toyota City, dans la région de Nagoya, où 2240 jeunes embauchés ont religieusement écouté, en bleu de travail, le discours de leur nouveau dirigeant, Akio Toyoda, sur « les valeurs » de la très respectée firme nippone.

À la Banque du Japon (BoJ), le gouverneur Haruhiko Kuroda a tenté de détendre l’atmosphère. « Je travaille depuis 50 ans, mais ma carrière ici n’a débuté qu’il y a trois ans, je ne suis guère plus expérimenté que vous », a plaisanté le septuagénaire.

Une étape dans la vie

À travers le Japon, ce sont 910 000 diplômés, selon l’agence Kyodo, qui débutaient leur carrière vendredi, secteurs public et privé confondus, en participant à ce rituel d’un autre âge.

« C’est vrai que les cérémonies d’entrée à la nippone semblent plutôt rigides mais je pense que ça reflète le désir des Japonais de marquer concrètement une étape », explique Akari Muroi, 24 ans, qui travaille chez Nissan depuis deux ans et a participé à l’accueil des petits nouveaux.

Ce modèle de recrutement en masse à la fin des études, appelé shinsotsu ikkatsu saiyo, tire ses racines des « 30 Glorieuses » nippones, la période de haute croissance de la fin des années 1950 à la décennie 1980 qui s’acheva par une bulle.

Si le Japon a perdu de son lustre et si les emplois précaires sont désormais monnaie courante, la tradition, elle, est restée : chaque premier jour d’avril, des cohortes de jeunes hommes et femmes font leur premier pas au service d’une grande entreprise, aboutissement d’un long et bien rodé processus de recherche.

« Tout commence plus d’un an avant la remise de diplômes », explique Kentaro Sawa, responsable du service d’orientation professionnelle de l’université américaine Temple de Tokyo. Salons d’emploi, opérations séduction des compagnies sur les campus, puis les élèves japonais se ruent pour déposer des dizaines de dossiers auprès de Sony, Hitachi, Panasonic ou autres.

Les détracteurs critiquent un système qui met sous pression les étudiants, contraints de passer directement des bancs de l’école à ceux de l’entreprise, et ne laisse pas leur chance à des talents plus âgés, qui voudraient changer d’entreprise en milieu de carrière. Pas étonnant avec ses emplois à vie, selon les critiques, que la Japan Inc. manque de créativité et parfois se fourvoie, à l’image de Sharp ou Toshiba.

Face aux sceptiques, Aiko Shigeta, ex-étudiante de Temple, invoque un processus rassurant, « très utile et très bien organisé. Tout est pris en charge et la majorité des étudiants trouvent un boulot à la fin, alors qu’en Europe et aux États-Unis ils se retrouvent seuls dans leur recherche d’emploi ».