St-Hubert quitte le nid familial

Jean-Pierre Léger s’y attendait bien. Perçue comme la mise en péril d’un bien collectif proprement québécois, la vente de St-Hubert au groupe ontarien Cara a rapidement pris une dimension sociale et embrasé le monde politique. À la base, la transaction de 537 millions est le fruit d’une démarche strictement personnelle. « L’automne dernier, j’ai eu 70 ans. Je ne suis pas éternel. »

Si l’acheteur n’est pas québécois, a dit le propriétaire et fils des fondateurs, c’est que le milieu de la restauration compte peu de joueurs. Oui, des discussions ont eu lieu avec Investissement Québec, le Fonds FTQ et la Caisse de dépôt et placement du Québec, mais ces investisseurs aux poches profondes n’ont pas le mandat de prendre le contrôle pur et simple d’une société privée.

« Les acheteurs ont écrit qu’ils veulent maintenir le siège social ici [à Laval] », s’est défendu M. Léger en mêlée de presse, après une conférence de presse tenue avec la direction de St-Hubert et le président de Cara, Bill Gregson. « Notre travail, c’est de trouver des entreprises exceptionnelles et de les aider à prendre de l’expansion, a dit M. Gregson. Le geste le plus stupide que nous pourrions poser serait de prendre notre point de vue torontois et de le transposer au Québec. Nous gâcherions tout simplement notre investissement. Ils savent ce qu’ils font ici, ils connaissent la culture. »

Invité à préciser la durée de ce maintien, M. Léger a dit que, « si l’équipe ne performe plus un jour, c’est sûr que ça pourrait aller très mal. Alors, il faut continuer de livrer, autant dans les restaurants que dans la qualité de nos produits au détail ». S’il est confiant, c’est que l’équipe de Cara est composée de « gens intelligents », selon lui. « Regardez ce que Loblaws a fait avec Provigo. Ils ont vidé le siège social, ce qui a coûté des centaines de millions. Là, ils reviennent sur leurs pas. »

Annoncée au moment même où les actionnaires de Rona étaient réunis en assemblée pour approuver la vente à Lowe’s, la vente de St-Hubert à Cara, propriétaire de Harvey’s et Swiss Chalet, survient après cinq ans de réflexion. Faute d’une relève familiale, M. Léger a choisi une entreprise qui cherche à imiter ce que St-Hubert a réussi avec brio depuis quelques années : envahir les épiceries.

« Chez Cara, personne ne fait de transformation alimentaire, a dit M. Léger. L’expertise est ici. On a pris la marque St-Hubert et on l’a déclinée dans le commerce de détail. »

La vente à Cara assure la pérennité des activités de St-Hubert, croit M. Léger, dont l’entreprise compte 10 000 employés. Outre les 117 succursales fortement concentrées au Québec, dont 108 appartiennent à des franchisés, St-Hubert a deux usines de production alimentaire à Blainville et Boisbriand. Ces deux usines pourraient produire davantage si Cara décidait de commercialiser des produits associés à ses chaînes de restaurants.

Alors que les restaurants génèrent un chiffre d’affaires de 403 millions, les usines et les deux centres de distribution enregistrent des revenus de 225 millions. De ces 225 millions, le tiers provient des restaurants, alors que le reste provient de clients externes, comme Sobeys, Costco, Loblaws et Metro. En 2010, Cara a vendu sa division qui approvisionnait les transporteurs aériens pour mieux se concentrer sur la restauration.

Inscrite à la Bourse de Toronto depuis l’an dernier, l’entreprise ontarienne compte 4700 employés dans les restaurants qui lui appartiennent à 100% et au siège social de Vaughan, en Ontario. En tenant compte de tous les franchisés, le nombre grimpe à 26 000. Les trois quarts de ses restaurants, parmi lesquels figurent aussi Milestones et East Side Mario’s, sont situés en Ontario. Le cours de son action a terminé la séance de jeudi à 29,15 $, en hausse de 9,4 %, ce qui lui donne une valeur globale de 431 millions.

En marge de la conférence, M. Gregson a concédé que le prix payé, qui équivaut à 12 fois les profits annuels de St-Hubert, est « dans le haut de la fourchette ». Cela s’explique par le très fort potentiel de la vente au détail. « À long terme, on dira que c’était une aubaine. »

Fournisseurs pas inquiets

Alors que certains, comme l’opposition à Québec, affirment que la vente à des intérêts « étrangers » symbolise un déclin économique indéniable, d’autres, comme les fournisseurs de chou et de volaille, ne concluent pas à la fin du monde.

Aux yeux du président d’Exeldor, René Proulx, dont l’entreprise fournit des volailles à 50 % des succursales québécoises, c’est « business as usual ». « C’est un client de longue date et nous avons des ententes qui se poursuivent. Remarquez que M. Léger aurait pu s’approvisionner en Ontario avant aujourd’hui, mais, pour les raisons qui sont les siennes, il a choisi des fournisseurs d’ici. »

Le fait d’avoir un acheteur aussi imposant que St-Hubert fait en sorte que le Québec s’est développé une expertise en poulets de rôtisserie, dit le président des Éleveurs de volailles du Québec, Pierre-Luc Leblanc. Les volailles doivent être le plus uniforme possible afin d’assurer un temps de cuisson déterminé. À la sortie des usines de production, seul un poulet sur cinq est conforme aux exigences « très élevées » de St-Hubert.

« Ça ne m’inquiète pas, on a déjà vu d’autres entreprises se faire acheter », a dit René Bérard, un des gros fournisseurs des choux consommés chez St-Hubert. « Par exemple, Wong Wing [pâtés et rouleaux impériaux, etc.] a été acquis par McCain. »

Réactions politiques

La ministre de l’Économie, de la Science et de l’Innovation, Dominique Anglade, a reconnu que des sociétés comme St-Hubert « touchent l’imaginaire collectif » et que sa vente, « ça peut devenir beaucoup plus émotif ». Mais il faut tenir compte du fait que des entreprises québécoises, comme Couche-Tard, Pages Jaunes, Saputo, CGI, font des acquisitions à l’extérieur du Québec. Depuis 2010, les entreprises québécoises ont fait plus d’acquisitions hors Québec que les sociétés de l’extérieur du Québec en ont fait ici, en nombre comme en valeur, a mentionné la ministre au Devoir.

Tant au Parti québécois qu’à la Coalition avenir Québec, on a dénoncé la transaction. « Malheureusement, c’est la dépossession tranquille qui est en train de se mettre en place, a déploré Pierre Karl Péladeau. Le message qui est envoyé par le gouvernement, c’est que le Québec est à vendre. »

François Legault voit dans cette vente une manifestation du « déclin tranquille de notre économie ». C’est aussi « une atteinte à la fierté québécoise », a-t-il affirmé. Le chef caquiste a dit craindre pour les emplois au siège social et chez les fournisseurs de St-Hubert. Il faut donner un mandat à Investissement Québec pour « arrêter l’hémorragie » des sièges sociaux, a-t-il plaidé.

Avec Robert Dutrisac

14 commentaires

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St-Hubert quitte le nid familial

St-Hubert quitte le nid familial

Jean-Pierre Léger s’y attendait bien. Perçue comme la mise en péril d’un bien collectif proprement québécois, la vente...

  • Michel Lebel - Abonné 1 avril 2016 03 h 19

    La crémeuse ou la traditionnelle!

    Aux barricades politiciennes pour du poulet rôti, des frites et de la sauce, sans oublier le choix de salades... Faudrait pas exagérer sur la fibre patrimoniale!! Bref, la loufoquerie est proche!

    M.L.

    • Sylvain Auclair - Abonné 1 avril 2016 10 h 13

      Il s'agit de patrimoin... au sens financier.

      Pourquoi la Norvège est-elle si riche? Ce n'est pas à cause du pétrole. C'est qu'elle a conservé et fait croître ses entreprises au lieu de vendre son bois à des compagnies étrangères.

  • Maryse Veilleux - Abonnée 1 avril 2016 06 h 34

    Modèle d'affaire à revoir

    Il ne faut pas seulement blâmer monsieur Léger, effectivement il avait 70 ans et devait vendre son entreprise. Il faut revoir le réseau des entreprises au Québec qui désirent céder leur entreprise et voir les possibilités que l'achat soit effectué par d'autres entrepreneurs québécois. Est-ce parce que nous n'avons pas les "reins assez solide" pour procéder à de telles acquisitions.

  • Jean Lapointe - Abonné 1 avril 2016 07 h 53

    Et le prochain est...

    Les pharmacies Jean Coutu.

    C'est bien ce qu'il faut craindre quand on a un gouvernement qui n'a aucun souci de protéger les entreprises québécoises qui fonctionnent bien. Pour eux (les membres du gouvernement Couillard) il n' y a le plus souvent que le signe de piastre qui compte.

    D'après certans journalistes la situation ne serait pas aussi grave que certains le proclament. Et ils s'énerveraient donc pour rien.

    Ce n'est peut-être pas complètement faux si on se limite uniquement à l'aspect économique mais c'est ce que représentent symboliquement ces entreprises (St-Hubert et les pharmacies Jean Coutu par exemple) qui est important.

    Maintenant que Rona a été vendu et maintenant que les Rôtisseries St-Hubert ont été vendues il sera beaucoup moins tentant pour beaucoup de gens ( les plus conscients) d' y aller.

    Ce sont les nouveaux propriétaires qui risquent d'en subir les conséquences, entre autres.

    Il y a aussi le personnel. Seront-ils et seront-elles aussi fiers d' y travailler? Pas sûr.

    Les symboles c'est précieux d'après moi. Il faut en tenir compte.

  • Suzanne Chabot - Abonnée 1 avril 2016 08 h 34

    Et le nid familial quittera St-Hubert!

  • Gilles Théberge - Abonné 1 avril 2016 09 h 28

    Une chose m'a frappé

    Dans l'entrevue donnée hier soir à 24/60 madame Dusseault a questionné monsieur léger sur la langue de travail.

    Écoutez bien, monsieur Léger répond : "tous nos cadres sont bilingues"...

    Autrement dit ça ne pose pas de difficulté particulière, tous les cadres sont bilingues.
    Ils sont prêt à s'intégrer à l'entreprise Ontarienne...

    Ils ont tenus une "mêlée de presse" monshieur léger et monsieur Gregson. Une question, dans quelle langue ce monsieur s'est-il adressé à la presse?

    Est-ce qu'à l'avenir il va apprendre le francais....

    Bof, c'est pas nécessaire, tous les cadres chez st-hubert sont bilingues!

    • - Inscrit 1 avril 2016 15 h 59

      Pas étonnant que l'entreprise se spécialisait dans le grillage du poulet... Aujourd'hui, on sait que les poulets c'étaient les Québécois !