Le Québec, un chasseur plus qu’une proie

En dépit des Rona et St-Hubert, les entreprises québécoises sont nettement gagnantes au jeu des acquisitions à l’étranger, a soutenu la ministre de l’Économie, de la Science et de l’Innovation, Dominique Anglade.

« St-Hubert est une des marques les plus aimées au Québec année après année. Alors ça touche l’imaginaire, a affirmé Dominique Anglade au Devoir. Mais au-delà de l’imaginaire, il faut aussi qu’on regarde les chiffres. »

Depuis 2010, les sociétés québécoises ont fait 258 transactions pour acquérir des entreprises à l’extérieur du Québec, tandis que les sociétés hors Québec ont conclu 85 rachats d’entreprises québécoises, a signalé la ministre. La valeur des transactions est nettement en faveur du Québec. Ainsi, les sociétés québécoises ont fait 177 transactions dont la valeur a été rendue publique — 520 millions de dollars en moyenne — pour une valeur totale de 92 milliards. Pour acquérir des sociétés d’ici, les sociétés non québécoises ont conclu 53 transactions dont la valeur est connue — 400 millions de dollars en moyenne — pour une valeur totale de 21 milliards.

Dans le cas de St-Hubert, Dominique Anglade n’est pas prête à dire que la transaction est bénéfique pour le Québec, comme elle l’avait fait pour Rona. Investissement Québec a entamé des discussions avec la direction de St-Hubert mais à défaut d’un repreneur québécois, elles n’ont pas abouti. « On n’a pas eu l’occasion de déposer une contre-offre », a précisé la ministre. Le gouvernement était bien conscient que la relève n’existait pas au sein de l’entreprise familiale à capital privé. Dominique Anglade reconnaît que le gouvernement a peu de prise pour imposer de quelconques conditions à l’acquéreur.

La question de la relève des chefs d’entreprise québécois est un problème sérieux, a-t-elle noté. « C’est pas compliqué : il y a plus de 50 000 personnes qui sont à la tête d’entreprises aujourd’hui qui vont prendre leur retraite dans les dix prochaines années », a prévenu la ministre.

Mieux s’occuper de la relève

La ministre Anglade n’était pas la seule jeudi à voir dans la vente de St-Hubert à des intérêts ontariens une illustration de l’immense défi auquel fera face le Québec inc. avec l’arrivée à l’âge de la retraite de toute une génération d’entrepreneurs. Le président exécutif de l’Institut sur la gouvernance d’organisations privées et publiques (IGOPP), Yvan Allaire, dit souhaiter que la transaction « sonne le réveil » des chefs d’entreprises et des pouvoirs publics sur le défi immense que représentera le transfert massif de propriété des entreprises québécoises au cours des prochaines années. « Il est temps que tout le monde s’occupe de cela de beaucoup plus près. »

Selon une étude conjointe dévoilée en juin 2014 par le Fonds de solidarité de la FTQ et la Chambre de commerce du Montréal métropolitain (CCMM), entre 5700 et 10 000 entreprises québécoises devront se trouver un nouveau propriétaire d’ici 10 ans. Le sort de ces entreprises sera important parce qu’elles compteront pour de 79 000 à 139 000 emplois et de 8,2 à 12 milliards de retombées économiques.

« La préparation d’une relève est un travail de longue haleine. Les chefs d’entreprises sont portés à sous-estimer le temps et les ressources nécessaires », explique le porte-parole du Fonds, Patrick McQuilken. Liés émotivement à leur compagnie, les entrepreneurs tendent souvent à trop attendre ou à se laisser surprendre par la maladie.

Plutôt que de demander aux pouvoirs publics de bloquer en catastrophe des transactions au nom de la protection de la propriété québécoise des entreprises, on ferait mieux de demander à Investissement Québec, à la Caisse de dépôt et autres Fonds de solidarité de se fixer des objectifs beaucoup plus clairs et de mieux accompagner les entreprises québécoises dans leurs processus de transferts de propriété, pense le président et chef de la direction de la CCMM, Michel Leblanc. « Chaque entreprise a sa réalité propre, mais je suis convaincu qu’on trouverait plus de repreneurs québécois si l’on se donnait la peine de faire les choses comme il faut. Les choses s’améliorent, mais pas assez vite. »

Transfert en interne

Les gouvernements pourraient commencer par changer leurs règles fiscales, observait l’étude de la CCMM et du Fonds de solidarité. Trop souvent, elles se révèlent moins favorables aux personnes qui voudraient céder leur entreprise à leurs enfants plutôt qu’à des étrangers.

Il faudrait notamment regarder du côté des États-Unis, pense Yvan Allaire. On y accorde des avantages fiscaux à ceux qui voudraient céder graduellement le contrôle de leur entreprise à ses cadres et ses employés. « C’est un modèle très populaire », dit l’expert en gouvernance d’entreprise. Plus de 10 000 entreprises s’en sont prévalues, dont la chaîne d’épiceries bien connue en Floride, Publix. « Il faudrait pour cela que le Québec s’entende avec Ottawa, mais on pourrait lui montrer la voie. Le problème est beaucoup plus aigu ici. »

6 commentaires

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St-Hubert quitte le nid familial

St-Hubert quitte le nid familial

Jean-Pierre Léger s’y attendait bien. Perçue comme la mise en péril d’un bien collectif proprement québécois, la vente...

  • Gilles Delisle - Abonné 1 avril 2016 07 h 18

    Opération camouflage de l'incompétence gouvernementale

    La ministre de l'Economie inexpérimentée,qu'on a pu voir hier au 24/60, démontrait bien les faibles efforts réalisés pour tenter de trouver de nouveaux acheteurs québécois pour reprendre la chaîne St-Hubert, ainsi que la faiblesse de son intervention pour trouver l'aide potentielle des organismes comme la Caisse de dépôt ou Investissement-Québec. Autres temps, autres moeurs, il apparaît clair que d'autres Ministres à vocation économique précédents comme les Landry ou Parizeau auraient fait des pieds et des mains, pour conserver ce fleuron québécois à des intérêts québécois. Mais Madame Anglade s'inscrit très bien dans cet aplaventrisme libéral qui nous gouverne actuellement, et ce, dans tous les ministères d'importance.

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 1 avril 2016 09 h 34

    St-Hubert vendu?

    Pas de problème, je n'y mettrai plus les pieds...

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 1 avril 2016 10 h 37

    Données périmées

    Le Québec, un chasseur plus qu’une proie, cela était vrai avant la chute de la valeur du dollar canadien. Depuis, c'est l'inverse.

    Par exemple, si les acheteurs américains ont payé beaucoup plus cher de l'action pour Rona qu'à leur première offre, c'est que Rona avait racheté une partie de ses actions depuis (il y avait moins d'actions à acheter) et que le dollar avait baissé. En dollars américains, les acheteurs ont fait à peu près la même offre cette fois-ci que la précédente. C'est ainsi que l'offre 'inacceptable' sous Charest est devenue un 'bon deal' sous Couillard.

  • Nicole Delisle - Abonné 1 avril 2016 10 h 56

    Un gouvernement qui agit selon les nouvelles du jour!

    Jamais n'a-t-on vu un gouvernement agir et réagir d'une telle façon quand les problèmes, ventes d'entreprises, scandales etc. sont étalés au grand jour par les médias. C'est de la gouvernance de petite semaine, sauf pour les grands pans de démolition au profit des plus riches. On dirait que les ministres sont en attente dans leurs grands bureaux que les médias sortent les problèmes, scandales de toutes sortes, ventes de feu, pour se mettre en étape réaction et séance de déni public pour
    essayer de se justifier. Quand on est incapable d'innover, d'être pro-actif, de voir venir
    les événements, c'est que c'est l'incompétence qui prévaut. Et démolir semble la seule voie pour démontrer leur capacité! La pensée réfléchie, les conséquences des
    décisions prises, l'analyse de chaque geste posé, la capacité d'expliquer le but des décisions, tout cela semble faire défaut à l'ensemble de ce gouvernement et à son chef. La dérive de ce gouvernement s'accentue de jour en jour pour notre plus grand
    malheur. Ils laisseront en héritage un Québec en lambeaux que les livres d'histoire
    se plairont à raconter. Il est toujours plus facile de démolir que de construire et ils
    sont en train de passer maître en ce domaine! Mais rien de mémorable et majestueux
    ne survivront à leur passage en politique.

  • Gilles Théberge - Abonné 1 avril 2016 15 h 07

    Rien n'empêche...

    A part le couplet Jovialiste que nous donne la représentante du PLQ/CAQ madame Anglade, rien n'empêche les québécois d'acquérir de nouvelles entreprises, et de conserver celles qu'ils ont...

    Quelle drôle d'idée que celle voulant que l'on en ait suffisamment...

    Faut dire que le Gouvernement rame fort pour expliquer son incurie.