Les agences de notation restent impassibles malgré les déficits

Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Bill Morneau, ministre des Finances

Le premier budget Trudeau insiste sur l’effet économique qui découlera des mesures annoncées mardi, mais les liens de causalité entre un gros déficit et une croissance renouvelée ne sont pas aussi clairs qu’on pourrait les imaginer.

Cela dit, aucune agence de notation n’a indiqué au lendemain du budget que les cinq déficits totalisant 113 milliards seraient susceptibles de déclencher un changement à sa cote AAA.

« Je ne vois pas ce déficit budgétaire comme une façon de stimuler la croissance économique », a dit au Devoir un analyste new-yorkais de Standard and Poor’s, Joydeep Mukherji, qui a participé à la décision de redonner au Canada sa cote parfaite en juillet 2002. Le gouvernement Chrétien venait alors d’enregistrer plusieurs excédents consécutifs.

« Je le vois comme celui d’un gouvernement qui annonce ses politiques, énonce ses dépenses prioritaires et dit ce qu’il veut faire du pays. Vous pouvez le présenter comme un moyen de promouvoir la croissance, et ça pourrait stimuler la croissance à la marge, mais je ne le vois pas comme ça »,a ajouté M. Mukherji, qui suit également plusieurs pays d’Amérique latine, dont le Mexique.

Impact d’un demi-point

Selon les documents budgétaires, les différentes mesures d’investissement et d’allégement fiscal menant au déficit de 29,4 milliards pour l’année 2016-2017 devraient se traduire par un impact de 0,5 % sur la croissance du PIB et de 1 % en 2017-2018. Se basant sur les prévisions des économistes du secteur privé, le ministère des Finances attend une croissance du PIB de 1,4 % cette année et de 2,2 % en 2017-2018.

Le déficit de cette année sera suivi d’un nouveau manque à gagner de 29 milliards l’an prochain, après quoi les trois années suivantes produiront des déficits de 22,8 milliards, 17,7 milliards et 14,3 milliards. Le gouvernement Trudeau ne donne aucune indication quant au moment d’un éventuel retour à l’équilibre budgétaire.

« Le budget n’entraîne chez nous aucun changement par rapport à notre cote, a dit M. Mukherji. Les pays qui jouissent d’une très haute cote, comme le Canada, ont généralement un coussin qu’ils peuvent utiliser pour composer avec certains problèmes économiques. C’est ce que fait le gouvernement, et c’est conforme à la note que nous lui accordons. »

Tout changement de cote sur la dette d’un grand pays est généralement précédé d’une modification de la perspective. Présentement, selon S P, la perspective canadienne est « stable ». Et une agence de notation s’efforce d’analyser un nombre étendu de variables, dont les tendances à long terme en matière de dépenses et de revenus. La cote de risque est suivie de près, car elle affecte directement la capacité financière d’un pays à emprunter des capitaux sur le marché obligataire.

Le Canada a bénéficié d’une note AAA de 1951 à l’automne 1992, période où l’économie peinait à s’extirper d’une longue récession ayant commencé l’année précédente. Le AAA est revenu en 2002, d’abord chez Moody’s, puis chez Standard and Poor’s en juillet. Chez Standard and Poor’s, par exemple, la décision de modifier une cote est généralement soumise à un comité de cinq experts, dont le nombre peut augmenter considérablement s’il s’agit d’un pays important, comme les États-Unis.

Pas d’échéancier sur l’équilibre

De son côté, l’agence torontoise DBRS estime que les finances publiques du gouvernement canadien n’affichent rien d’inquiétant. Elle mentionne entre autres que le déficit de 29,4 milliards équivaut à 1,4 % du produit intérieur brut, « ce qui est gérable lorsqu’on le compare avec les autres pays du G7 », mais signale qu’il s’agit d’une « détérioration considérable de l’équilibre budgétaire d’une année à l’autre ».

En 2009-2010, lorsqu’Ottawa a sorti l’artillerie lourde pour stimuler l’économie, le poids du déficit vis-à-vis du PIB a touché un sommet de 3,5 %, a indiqué DBRS. « Ce qui est préoccupant, toutefois, c’est que le plan ne fournit aucun échéancier de retour à l’équilibre budgétaire. » D’autant plus, ajoute-t-il, qu’il s’agit d’un premier budget et que « d’autres dépenses de programmes sont probables ».

2 commentaires

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  • René Lefèbvre - Inscrit 24 mars 2016 11 h 17

    Les agences impassibles

    Les agences de notation restent impassibles ? Quelle différence ça peut bien faire qu'elle reste impassibles ou non ? Ce sont ces mêmes agences de notation qui ont certifié AAA les papiers toxiques hypothécaires qui ont mené en 2008 à la bulle immobilière américaine amenant dans son sillon des millions de pertes d'emplois et créant la pire crise économique depuis le crash boursier de 1929. Alors qu'elles se taisent et restent impassibles car, depuis cet aveuglement criminel de 2008, les agences de notations demeurent aussi coupables de fraude monumentale pour laquelle elles n'ont jamais été punies. Le silence est préférable quand on a perdu toute crédibilité.

  • François Beaulne - Abonné 24 mars 2016 12 h 18

    Evaluations politiques subjectives

    Les gouvernements craignent ces agences comme la peste et subordonnent trop souvent le bonheur des populations à celui de ces arbitres auto-proclamés de la santé économique d'un pays.
    Il est révélateur que les libéraux de Trudeau se tirent indemnes auprès de ces agences de leur politique hasardeuse d'augmenter l'endettement du Canada sans retenue et ce, sans même devoir donner une indication, si vague soit'elle, d'un l'échéancier quelconque de retour à l'équilibre budgétaire.
    Je n'appelle pas cet aventurisme libéral de penchant à gauche, comme l'ont qualifié béatement nombre de commentateurs 'experts'. mais plutôt d'opportunisme à courte vue.
    Si Tom Mulciar et le NPD s'étaient engagés dans cette voie je suis prêt à gager ma chemise qu'on aurait eu droit plutôt à un concert amer de critiques et d'accusations d'irresponsabilité de la part de ces défenseurs de la gestion capitaliste pure et dure.