Pour un meilleur encadrement de l’entrepreneuriat social

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Depuis des décennies, des entrepreneurs sociaux travaillent dans le paysage économique du Québec, notamment à la tête des coopératives. Pourtant, depuis quelques années, des entrepreneurs privés se qualifient aussi « d’entrepreneurs sociaux », comme s’il s’agissait d’une nouvelle tendance. Un phénomène qui n’est pas sans soulever une certaine confusion.

Il existe en effet une petite distinction entre leur travail et celui des acteurs de l’économie sociale et solidaire (ESS). Les premiers dirigent plutôt des entreprises privées classiques avec pour mission de régler des problèmes environnementaux ou sociaux tandis que les entreprises régies par la Loi sur l’économie sociale du Québec sont plutôt collectivisées.

Les entreprises sociales privées sont généralement articulées autour d’une vision plus philanthropique que démocratique de la solidarité. « On mise sur le marché et la réciprocité, analyse Marie J. Bouchard, professeure à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM et conférencière au dernier symposium Économie sociale et finance solidaire. L’angle mort, c’est la redistribution. » Elle remarque que cette nouvelle vague d’entrepreneurs veut souvent voir des résultats rapidement. « Il y a un sentiment d’urgence. »

Pour les entreprises à but lucratif, « la question est de savoir combien de temps la mission sociale va rester dans le projet, parce qu’il y a parfois des dérives de missions, prévient Mme Bouchard. L’entreprise de propriété et de gouvernance collectives a de meilleures chances de pérenniser sa pertinence sociale ». En d’autres mots, « dans une entreprise collective, le social est l’ADN. Dans une entreprise sociale qui n’est pas collective, le social est le vêtement », illustre-t-elle.

« Dans la trajectoire des entreprises sociales [privées], à partir d’un moment elles valent tellement cher que, souvent, on les vend, souligne-t-elle. On trouve normal que le Cirque du Soleil cesse de faire ses investissements sociaux dans le quartier Saint-Michel [après son acquisition], puis que la mission sociale de cette entreprise se délite, parce que c’est une entreprise de capital-actions. »

En revanche, elle rappelle qu’« il n’y a rien qui empêche ces entrepreneurs sociaux, lorsque leur projet arrive à maturité, de le transformer en entreprise collective, ne serait-ce que pour éviter la fameuse dérive de mission ».

Geneviève Huot, directrice de la recherche et de la formation au Chantier de l’économie sociale, indique que, entre les acteurs de l’ESS et les entrepreneurs sociaux privés, « il y a un dialogue qui commence à se faire, à propos de la manière dont on peut travailler ensemble ou tirer des apprentissages les uns des autres ».

Néanmoins, elle précise qu’« on sent le besoin d’avoir un encadrement pour distinguer une entreprise animée par une réelle volonté de porter une mission sociale d’une entreprise qui, pour redorer son blason, mettrait en avant une mission sociale qui ne serait qu’un coup de marketing ». En France, l’entrepreneuriat social est encadré dans la Loi sur l’économie sociale. Plus d’une vingtaine des États des États-Unis ont quant à eux enchâssé les benefit corporations dans une législation exigeant qu’elles aient un impact positif sur la société, qu’elles prennent en considération les parties prenantes — et pas seulement les actionnaires —, en plus de rendre public leur bilan écologique, social et financier.