Il était un jardin…

Monique Leroux aura passé quinze ans au Mouvement Desjardins, dont huit à titre de présidente et chef de la direction.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Monique Leroux aura passé quinze ans au Mouvement Desjardins, dont huit à titre de présidente et chef de la direction.

Arrivée à la barre du Mouvement Desjardins au moment où allait se déchaîner la pire crise financière de l’histoire, Monique Leroux en part l’esprit tranquille, certaine que la coopérative a tout ce qu’il faut pour prospérer dans un monde en évolution constante et rapide.

La conversation s’est engagée sur la belle allure d’un ficus qui s’est épanoui depuis huit ans dans le bureau de la présidente et chef de la direction au 40e étage de la tour sud du Complexe Desjardins à Montréal et de la passion pour le jardinage que Monique Leroux a développé auprès d’un père au pouce vert. Puis, presque sans qu’il y paraisse, la conversation a glissé vers une autre sorte de jardin.

« Je ne peux pas m’empêcher d’avoir un pincement de coeur de laisser mon jardin parce que je l’aime et que j’aime y revenir chaque jour depuis toutes ces années, a-t-elle raconté en entrevue au Devoir mercredi. En même temps, je pars sereine parce que je n’étais pas la seule à m’en occuper — c’est un jardin communautaire — et qu’il a bien profité. On en a doublé la taille et il compte toutes sortes de plantes différentes et vigoureuses. On est même allé en semer sur d’autres terres et conclu des partenariats avec des jardiniers d’autres territoires. »

L’affaire a toutefois commencé par une vilaine tempête. Monique Leroux ne cache pas avoir eu peur, non seulement pour sa propre institution financière, mais pour toutes les autres aussi, durant la période qui s’est étendue de la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008 à la fin de l’hiver 2009, lorsqu’on a eu le sentiment que le pire avait été évité. Recevant sans cesse de nouvelles tuiles sur la tête, les banques avaient cessé de se prêter entre elles et pouvaient craindre de ne pouvoir compter que sur leur propre force. « On voyait des banques étrangères plus capables d’honorer leurs engagements. Or les actifs d’une institution financière tiennent essentiellement à la confiance que les gens ont de venir y déposer et y emprunter. […] Pendant un temps, durant la crise, notre base de capital s’est effritée, nos liquidités se sont réduites, on a dû absorber des pertes. » Le fait que la coopérative ne soit pas une institution financière comme les autres complique aussi les choses, le choc tout aussi violent qu’inattendu révélant « que nos arrangements particuliers avec la Banque du Canada n’étaient pas nécessairement totalement à jour. Et il a fallu régler cela tout en voguant à vue ».

Quelques mois plus tard, le Mouvement Desjardins tient un congrès dont les conclusions seront déterminantes. « Elles marqueront toutes ma présidence », résume Monique Leroux. On y décide de recentrer son action sur l’écoute de l’ensemble des besoins des membres en matière de services bancaires, d’assurances, de gestion de patrimoine, etc. On convient aussi que son développement devra impérativement passer par une augmentation des activités hors Québec. Encore sous le choc de la crise financière, on se promet également de renforcer les assises financières « par la rigueur, l’amélioration de notre performance et la croissance ».

Monique Leroux se montre plutôt fière du résultat. Le Mouvement Desjardins a porté son nombre de membres de 6 à 8 millions. Son actif est passé de 144 milliards à 248 milliards et ses capitaux propres ont plus que doublé, de 10 milliards à 22 milliards. Les excédents avant ristournes sont passés de 1,1 milliard à presque 2 milliards. Le nombre total d’employés a crû de 40 000 à presque 48 000, ce qui en fait le premier employeur privé au Québec. Selon l’agence Bloomberg, la coopérative québécoise est la 5e institution financière au monde quant à sa solidité, et la première en Amérique du Nord.

Une série d’acquisitions, dont celle des activités canadiennes de la mutuelle d’assurance américaine State Farm, en 2014, a fait de Desjardins le deuxième assureur de dommages au Canada et a porté la part de ses revenus réalisés hors Québec à 36 %.

Ses résultats montrent que loin d’être dépassées, les coopératives peuvent très bien faire dans une économie marquée par la mondialisation et les consolidations, à condition de ne pas avoir peur de se réinventer et de tisser des liens avec d’autres entreprises qui partagent le même modèle et les mêmes valeurs, dit la nouvelle présidente pour deux ans de l’Alliance coopérative internationale (ACI). Elle cite l’exemple du partenariat entre Desjardins et le Crédit Mutuel français, où l’on développe notamment des technologies de paiement électronique (Monetico) et qui devrait ouvrir de nouveaux marchés en Amérique du Nord et en Europe.

La présidente sortante de Desjardins rejette du revers de la main les allégations de ceux qui l’accusent d’avoir trahi les valeurs du mouvement coopératif. « Tout dépend du modèle que vous avez en tête. Moi, je m’inspire des valeurs prêchées par notre fondateur, Alphonse Desjardins, qui parlait de l’importance de la solidité, de la performance, de la coopération, et d’être de son temps. »

En 2008, Monique Leroux avait aussi frappé les esprits en accédant à des responsabilités jusque-là réservées aux hommes. Mais le fameux plafond de verre reste épais. « On continue de se montrer plus exigeant à l’égard des femmes que des hommes, et les critiques sont souvent aussi plus dures. J’en sais quelque chose. » On continuera de voir du progrès si les femmes qui sont parvenues à briser des barrières offrent leur aide aux autres, si tous les chefs d’entreprise font sérieusement leur travail de mise en valeur des talents disponibles et si les jeunes femmes s’intéressent un peu plus à des domaines comme la science, le génie ou les technologies.

Monique Leroux connaîtra son successeur samedi au terme de la réunion à huis clos d’un collège électoral composé de 256 représentants de caisses Desjardins du Québec et de l’Ontario. Seulement trois candidats sont en lice : deux vice-présidents de Desjardins, Guy Cormier et Robert Ouellette, ainsi que l’économiste et ancien chef du Bloc québécois Daniel Paillé.

Mme Leroux aidera la transition pendant trois mois, puis refermera la porte sur ses 15 années au Mouvement Desjardins, dont 8 comme présidente. Ses fonctions à l’ACI et au sein de nombreux conseils d’administration l’occuperont sans peine. Peut-être se laissera-t-elle aussi tenter par l’enseignement. « On verra bien de quelle sorte de nouveau jardin j’aurai envie de m’occuper. »

5 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 16 mars 2016 10 h 56

    Merci, pour tous

    Même si je regrette que nous soyons a une époque ou certaines naivetés n'ont plus court, mais j'aime bien vos commentaires quand vous dites que les coops comme les autres institutions sont tributaires de la confiance des gens, en fait que l'on le veille ou pas le monde change, voila ce qui est difficile a gérer, j'ai envie de vous dire, merci, pour votre courage, plus je m'approche de la fin de ma vie, plus je réalise qu'il est difficile de voir venir les générations en devenir, nous sommes a la veille de la société cyber, a quoi vont ressembler les gens de la société du big data

  • Louis Bibaud - Abonné 16 mars 2016 11 h 55

    Complaisance ?

    Curieux qu'elle n'ait eu aucune réponse ou justification à fournir sur sa rémunération globale de $3.9 millions au cours de la dernière année et sur sa manière de concilier cela avec les anciennes valeurs fondatrices du mouvement Desjardins. Probablement parce qu'il n'y a eu aucune question sur un sujet qui me semble pourtant incontournable lorqu'on porte un regard rétrospectif de sa présidence à la tête de cette grande institution.

  • - Inscrit 16 mars 2016 14 h 12

    Quelle dérive inqualifiable!

    Nous apprenons ce matin que les caisses Desjardins offrent aux parents d’enfants en garderie d’emprunter à un taux de 12% pour payer les coûts d’impôts générés par les nouveaux coûts de frais de garde du gouvernement Couillard. Ainsi, il en couterait plus cher aux parents pour faire garder ses enfants que d’acheter une voiture ! Bonjour la conscience sociale à la Fédération des caisses !

    C’est proprement indécent qu’une institution coopérative qui devrait avoir une mission et des préoccupations sociales se prête à ce type de campagne mercantile tout à fait inappropriée.

    • Gilles Théberge - Abonné 16 mars 2016 18 h 11

      Je tique un peu aussi sur cette nouvelle initiative de Desjardins.

      Mais au-delà de ça, je trouve que c'est le gouvernent Couillard qui est à blâmer pour cette dérive des frais da garde...

  • Gilles Delisle - Abonné 16 mars 2016 16 h 43

    Sous Mme Leroux, ce fut la Banque Desjardins

    Il y avait eu M. A. Rouleau, M. Béland, qui ont dirigé la Coopérative Desjardins, puis depuis, ce fut Mme Leroux. Pour arriver avec des résultats comme ceux-là, il fallait bien concurrencer les banques sur leur propre terrain, et c'est pourquoi, on a pu assister à des dérives du Mouvement coopératif Desjardins. Les sociétaires du Mouvement Desjardins ont toujours préféré les Caisses aux Banques, justement, parce que cà nous appartenait et que les Caisses étaient là pour l'entraide entre les membres (le principe coopératif) contrairement aux banques qui, encore aujourd'hui, ne sont là que pour faire des affaires pour le bénéfice de leurs Conseils d'Administration. Sous Mme Leroux, le Mouvement Desjardins a pris du galon, mais en reniant certains principes mêmes du Mouvement coopératif comme la disparition tranquille des ristournes aux membres. Ce fut le grand rapprochement du Mouvement avec les banques, sous Mme Leroux et comme pour les dirigeants des banques, Madame pourra mettre ses talents au profit des grandes corporations, dans les Conseils d'Administration