Des experts servent une mise en garde contre le pessimisme ambiant

L’ancien économiste en chef du Fonds monétaire international (FMI), Olivier Blanchard
Photo: Mandel Ngan Agence France-Presse L’ancien économiste en chef du Fonds monétaire international (FMI), Olivier Blanchard

Les angoisses des marchés financiers des derniers mois n’ont rien à voir avec la réalité économique… à moins qu’on finisse par les croire, mettent en garde des experts qui en appellent à un urgent « retour sur Terre ».

« Après cinq années de croissance décevante dans les grandes économies, presque tout le monde semble disposé à croire le pire », ont constaté mardi l’ancien économiste en chef du Fonds monétaire international (FMI), Olivier Blanchard, et l’ex-dirigeant à la Banque d’Angleterre, Adam Posen, dans une analyse de la question qu’ils ont codirigée et à laquelle ont contribué plus d’une demi-douzaine de leurs collègues du centre de recherche Peterson Institute of International Economics à Washington. Or, « une majorité d’investisseurs et de commentateurs » font étalage depuis des mois de leur pessimisme sur les marchés financiers au point parfois d’être « en contradiction avec la simple réalité économique », déplorent les experts. « Comme ces fausses interprétations, et même ces dénis de la réalité menacent de se transformer en faits sur le terrain en y semant la panique financière [il est urgent d’assurer] un retour sur Terre. »

Dans leur analyse d’une quarantaine de pages, les experts commencent par rappeler que la Bourse et les autres marchés financiers sont rarement de bons baromètres des perspectives économiques à long terme, bonnes ou mauvaises. Ils disent comprendre aussi qu’on puisse douter des aptitudes des pouvoirs publics et des spécialistes comme eux après le fiasco de la dernière crise financière et économique. Ils admettent également que la sortie de la Grande Récession a été lente et que, par exemple, les effets positifs de la baisse des prix de l’essence qu’ils avaient annoncée mettent plus de temps que prévu à se concrétiser. Ils ne nient pas qu’il faudra relever durant les prochaines années plusieurs défis structurels, dont les changements climatiques, le vieillissement démographique, l’endettement public et le ralentissement de la productivité. Ils répètent toutefois que la situation est loin d’être aussi catastrophique qu’on pourrait le croire en regardant aller les marchés financiers depuis des mois.

Fondamentalement, les principales économies, à commencer par les États-Unis et la Chine, « croissent de façon plus durable qu’il y a dix ans, bien qu’à un rythme plus lent », dit-on. Exception faite de la Chine, cette croissance ne s’est pas faite par endettement. Quant au cas chinois, le pays mène plutôt bien une délicate transition vers un modèle de croissance plus viable à long terme reposant sur les services et le marché intérieur. En Europe, comme dans le reste du monde en général, le système financier « est mieux capitalisé, encadré et allergique au risque » qu’à la veille de la faillite de Lehman Brothers. Il est vrai que le Brésil traverse un dur moment et que l’Amérique latine est plombée par sa faible productivité, mais le premier reste malgré tout bien loin de la crise financière que certains prédisent, et la seconde dispose d’autres atouts que ses ressources naturelles.

Aux gouvernements d’agir

« Bref, l’économie mondiale est en bien meilleure santé dans son ensemble et bien plus résiliente que l’actuelle panique financière ne le fait croire », dit Adam Posen. Dans ce contexte, les gouvernements qui disposent d’un peu de marge de manoeuvre financière seraient bien mal avisés de faire une fixation sur leur équilibre budgétaire plutôt que d’aider à stimuler la croissance, comme on les voit malheureusement le faire en Allemagne et au Royaume-Uni.

Les experts du Peterson Institute reprennent ainsi une recommandation que martèlent depuis des mois notamment le FMI et l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Lors d’un discours à Washington mardi, le numéro deux du FMI, David Lipton, a de nouveau qualifié de « dangereuse » l’impression générale selon laquelle les dirigeants politiques auraient épuisé leurs options pour relancer la croissance ou manqueraient de volonté pour le faire, a rapporté l’Agence France-Presse. « Les risques pesant sur la croissance sont clairement plus prononcés qu’auparavant et la nécessité d’actions plus fortes et concertées s’est renforcée », a-t-il déclaré, n’hésitant pas, lui, à s’appuyer sur le sentiment d’inquiétude ambiant.

Nourrir la bête

Les économistes du Peterson Institute préfèrent insister sur le chemin parcouru et la possibilité d’avancées plus grande, mais le danger de voir les marchés financiers tout faire « dérailler ». « Si, ignorant les forces des principales économies et la capacité des pouvoirs publics d’aider la croissance, les récentes ventes de liquidation sur les marchés finissent par créer leur propre réalité, on se retrouvera bel et bien avec une récession tout aussi inutile qu’évitable. » Les premières victimes d’une « telle blessure autoinfligée », dit Adam Posen, seront non seulement les travailleurs qui perdront leurs emplois, mais aussi la confiance des populations dans la capacité de leurs décideurs politiques de stabiliser l’économie, et ainsi nourrir les mouvements populistes qui ont émergé en Europe et aux États-Unis.

4 commentaires
  • Dominique Roy - Abonnée 9 mars 2016 08 h 08

    Un économiste qui prêche en faveur de l'économie. Un capitalisme qui s'ennuie des excès du passé et qui tasse l'environnement parmi les sujets secondaires. Un économiste qui s'inquiète de la santé financière du 1%. C'est un air qui ne me fait plus danser. LoBo

  • Bernard Terreault - Abonné 9 mars 2016 08 h 18

    A-t-on vraiment besoin de "croissance" ?

    Je regarde autour de moi : il n'y a jamais eu autant de gros véhicules, autant de grandes maisons, autant de gadgets électroniques, autant de restaurants et autant de variété au supermarché. A-t-on vraiment "besoin" de consommer encore plus ? Bien sûr, il y a toujours des pauvres, des handicapés physiques ou mentaux incapables de travailler, des ivrognes et des drogués, mais ce n'est pas la "croissance" qui les sortira de la pauvreté, mais le partage : ce n'est pas une question d'économie mais de morale (ou appelez ça de charité chrétienne).

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 9 mars 2016 08 h 29

    Maintenir l'illusion

    « Après cinq années de croissance décevante dans les grandes économies, presque tout le monde semble disposé à croire le pire ».

    Étrange; jusqu'à tout récemment les analystes financiers ne voyaient aucune contradiction entre cette croissante décevant et la bulle spéculative actuelle (où la valeur boursière des entreprises n'a plus aucun rapport avec leur valueur réelle).

    Maintenant on nous dit que cette bulle est sacrée et que les prophètes de malheur doivent se taire, à défaut de quoi ils porteront la responsabilité d'une autre grande récession.

  • Raymond Lutz - Inscrit 9 mars 2016 08 h 59

    C'est comme dire à un malade

    arrête de te plaindre et de regarder tes bobos: tu va finir par tomber malade. C'est comme les agences immobilières qui critiquent les journalistes: arrêter de dire que le marché est baissier, vous allez le faire baisser.

    Le capitalisme est un gigantesque système de Ponzi: les rendements proviennent de l'accroissement des marchés et sont des emprunts aux revenus futurs. Ce système pyramidal a prospéré pendant 2 siècles mais se butte maintenant à la finitude _physique_ de la planète. Game Over.

    Pour ceux qui veulent approfondir, googlez (entre autres) "our finite world tverberg"