Impartition - Qui a peur de la migration des emplois?

Nos emplois col blanc dans l'industrie des services sont menacés par la montée fulgurante de l'Inde et de ses employés bien éduqués mais peu dispendieux. D'ici deux ans, près de 4000 emplois au Québec pourraient prendre le chemin de l'Asie dans des domaines comme l'informatique, les finances ou la recherche. Mais pas si vite, disent certains spécialistes: même si le phénomène est inéluctable, les pays riches ne courent pas à la catastrophe. Le Québec pourrait même en profiter.

L'onde de choc s'étend toujours. Début décembre, des millions d'Américains de la classe moyenne, tous bien scolarisés et bien payés, ont pris conscience que leur emploi en informatique, en analyse financière, en comptabilité, en recherche et développement, en conception de logiciels ou en création Internet pouvait leur échapper au profit d'un travailleur indien, malaysien, philippin ou russe.

Pour le secteur manufacturier, c'était entendu depuis quelques années: la Chine représente l'avenir. Mais pour les emplois col blanc, soit l'industrie des services, tous se pensaient protégés. Faux. En envoyant 4700 postes américains d'informaticien en Inde, la multinationale IBM est venue leur rappeler que le monde change dans tous les secteurs.

La réaction populaire américaine a été à ce point épidermique que le 19 janvier dernier, IBM corrigeait partiellement le tir. L'entreprise créera plutôt 15 000 emplois à travers le monde, dont 4700 aux États-Unis... et 10 000 dans les pays émergents que sont l'Inde, la Malaysia, l'Europe de l'Est et même la Russie.

Il s'agit d'un exemple parmi d'autres. Depuis deux ans, les multinationales de la planète versées dans le domaine des services reluquent les pays qui sortent tranquillement de leur torpeur, avec l'Inde en tête de peloton, juste devant la Malaysia, la Chine (encore) et l'Europe de l'Est. Ces endroits ont deux grands attraits: la main-d'oeuvre n'y coûte pas cher et la population, souvent bilingue, est de plus en plus scolarisée.

L'Inde et son milliard d'habitants récoltent actuellement la part du lion. Les multinationales américaines que sont IBM, General Electric, Oracle, Intel, J. P. Morgan, Texas Instruments et Microsoft emploient plus de 30 000 personnes dans ce pays, sans compter les centaines de centres d'appels déjà en place depuis quelques années. Et la migration des emplois ne ralentit pas. Plus près de nous, Nortel et CGI ont aussi compris les avantages de la sous-traitance là-bas.

Près de 250 000 diplômés anglophones de calibre international sortent des universités indiennes chaque année, un chiffre auquel il faut rajouter 290 000 ingénieurs et des dizaines de milliers de scientifiques. Un ingénieur informatique indien récolte un salaire moyen de 12 500 $ par année, soit un sixième de la moyenne américaine. Selon la firme de consultants Gartner, une entreprise économise en moyenne 43 % lorsqu'elle fait de l'impartition, soit la sous-traitance dans le domaine des services, en Inde.

Ce pays, situé entre la Chine et le Pakistan, est donc en plein boum économique. Bangalore, la région technologique de l'Inde, emploie

désormais plus de personnes (150 000) que Silicon Valley (120 000). Les exportations du secteur informatique représentent 3,2 % du PIB, contre à peine 1,2 % en 1998. Le président de l'association indienne des entreprises de logiciels et d'informatique (Nasscom), Kiran Karnik, a même été nommé homme de l'année par la prestigieuse revue américaine Forbes.

Les impacts ici

Au milieu de ce bouleversement économique, les analystes n'y voient pas encore clair. Combien d'emplois dans l'industrie des services, qu'on croyait protégés par une bonne formation scolaire, sont menacés dans les pays occidentaux par cette monté des pays émergents? Les chiffres les plus souvent cités font état de 2 à 3,5 millions d'emplois qui pourraient quitter l'Europe et l'Amérique du Nord pour l'Asie d'ici 2008.

Des bémols s'imposent toutefois, selon les spécialistes. Même si les États-Unis perdent à eux seuls 1,5 million d'emplois, cela ne représente encore que 1 % de leur main-d'oeuvre. On a voulu que les pays pauvres sortent de leur misère; il ne faut donc pas prendre peur au début d'un mouvement économique, même si les répercussions dans les pays riches sont fortes. D'autres emplois pourraient voir le jour dans des domaines toujours plus spécialisés, par exemple les nanotechnologies, et ainsi combler l'écart.

Au Canada, où le phénomène est beaucoup moins documenté et médiatisé que chez nos voisins du Sud, impossible de connaître précisément les pertes d'emplois anticipées. La firme Gartner estime toutefois qu'au Québec, environ 4000 postes prendront le chemin de l'Asie d'ici deux ans à peine. À l'échelle du pays, le déplacement d'une part de l'industrie des services pourrait toucher environ 10 000 personnes.

C'est que, de notre côté de la frontière, la délocalisation frappe toujours plus tard et moins fort qu'aux États-Unis. «Ça va toucher le Canada un jour, c'est sûr, mais pas tout de suite», explique Simon Chapleau, directeur des services de consultation chez Gartner à Montréal. «Ici, nos entreprises sont moins agressives et moins portées vers le risque. Elles ont aussi le temps de réfléchir parce qu'elles sont dans une situation plus compétitive. Nos compagnies n'adoptent pas tout de suite les tendances, elles préfèrent attendre et voir.»

Et c'est une bonne chose, selon Sylvie Gagnon, directrice générale de TechnoCompétences, le comité sectoriel de main-d'oeuvre en technologie de l'information et des communications, le secteur le plus touché par l'impartition. «C'est inéluctable comme phénomène, mais nous sommes dans le haut de la vague actuellement, c'est le sujet à la mode, souligne-t-elle. Mais d'ici deux ans, il y aura eu des échecs. Les entreprises vont mieux comprendre comment utiliser l'impartition et voir que tout ne peut pas être délocalisé dans des pays lointains. Déjà, certaines entreprises, comme la compagnie informatique Dell, aux États-Unis, se rendent compte que tout déplacer n'est pas avantageux, et elles rapatrient certains postes.»

Faire mousser le Québec

Si 4000 emplois sont menacés de disparaître dans l'industrie des services, rien n'empêche de combattre ce spectre et même de profiter de cette tendance vers l'Asie. C'est ce que propose Cap Gemini, une société spécialisée en gestion, en technologies de l'information et en impartition, qui emploie 58 000 personnes dans le monde, dont 130 à Montréal. Les deux dirigeants canadiens de Cap Gemini ont la ferme intention de mettre le Québec sur la carte planétaire de l'impartition.

L'an dernier, la société a inauguré son centre de développement de Montréal. Déjà, près de 300 personnes y travaillent, y compris les employés des clients qui y participent, et «la capacité est de 500 employés», explique Alain Beaudry, président de Cap Gemini Canada. «Nos collègues aux États-Unis poussent très fort avec nous pour positionner Montréal comme une place forte de l'impartition, dit-il. En effet, pour nos clients américains, de loin les plus grands utilisateurs de la délocalisation des services, il s'agit de trouver la combinaison parfaite. On offre des services en Inde et ailleurs parce qu'il faut l'avoir dans notre jeu pour répondre à la demande. Sauf que le Québec peut profiter du phénomène, surtout que l'Asie n'est pas la panacée.»

Au Québec, les grandes sociétés américaines peuvent trouver de la main-d'oeuvre qualifiée, des employés bilingues et une proximité géographique qui permet de superviser plus facilement les travaux ou les services rendus. À un coût très compétitif. Selon Alain Beaudry, «une entreprise américaine économise environ 50 % de la facture avec de l'impartition faite au Québec, contre 60 ou 65 % en Inde. Il y a une différence, mais pas assez pour nous écarter. Il faut faire valoir nos avantages, et on va en profiter.»

La multinationale québécoise de services informatiques CGI, qui emploie 20 000 personnes à travers le monde, dont près de 9000 au Québec, joue elle aussi la carte de la proximité, ce que le milieu nomme le right shore, soit un savant mélange d'impartition réalisé à la fois outre-mer et tout près. Il se passe rarement une semaine sans que CGI annonce qu'un client américain l'a choisie pour entretenir un réseau ou développer un produit. Parfois, l'équipe dans la métropole rafle le contrat en entier. À d'autres occasions, une partie sera faite en Inde, par la filière de CGI, et l'autre moitié au Québec. CGI, qui occupe la cinquième place en Amérique du Nord dans son domaine, réalise 78 % de son chiffre d'affaires grâce à l'impartition.

Car les barrières irritantes sont en effet bien présentes en Inde, même si le coût de la main-d'oeuvre et le niveau de scolarité en font un cocktail attrayant. «La langue est un obstacle pour les entreprises québécoises qui veulent impartir en Inde parce que les centres d'appels là-bas ne parlent pas français, explique Sylvie Gagnon. Il y a également de gros doutes sur la propriété intellectuelle. On copie encore beaucoup en Asie. Il y a aussi des secteurs, notamment l'analyse marketing et la vente, où la proximité géographique et la connaissance du terrain sont importantes.» Certaines entreprises n'apprécient pas non plus qu'une comptabilité qu'on veut secrète soit faite dans un autre pays.

Pour se tirer d'affaire dans la loterie planétaire de l'impartition, la main-d'oeuvre québécoise devra par contre s'adapter au phénomène. Cap Gemini mise sur une augmentation de la productivité alors que TechnoCompétences vise une formation plus ciblée sur les besoins des entreprises. «Il faut réfléchir à la formation offerte à nos travailleurs et trouver ce que les compagnies voudront dans le futur, soutient Sylvie Gagnon. Toutes les études le prouvent, une formation solide protège mieux des bouleversements économiques.» Le Québec pourrait ainsi traverser ces transformations sans trop en souffrir.