L'entrée en scène de la téléphonie IP (Internet Protocol)

On en parlait déjà depuis quelques années. Certains avaient même commencé à en faire l'essai en dépit du fait qu'elle n'était pas encore parfaitement au point. Mais il fallait l'arrivée en force des grandes entreprises de télécommunications, prévue cette année, pour marquer sa véritable entrée en scène. Nouvelle étape dans la fusion de la voix, de l'image et de l'information, la téléphonie IP changera l'industrie, le fonctionnement des entreprises, les lois, mais, plus encore, notre façon d'utiliser notre bon vieux bigophone.

«À terme, le changement est inévitable. On appellera peut-être encore cela un téléphone, mais ça tiendra beaucoup plus du micro-ordinateur que de l'actuel téléphone», dit Yves Rabeau, professeur de stratégie des affaires à l'Université du Québec à Montréal (UQAM), qui prépare un livre sur le sujet.

L'allure que prendra ce téléphone du futur reste pour le moment encore difficile à définir. Ceux qui ont fait l'essai des premières versions de téléphonie IP ces dernières années parleront d'échanges audio et vidéo de qualité assez ordinaire établies, par l'entremise de leurs ordinateurs et d'Internet, sans frais d'interurbain, avec quiconque sur la planète.

Les spécialistes témoins des derniers développements technologiques parlent aujourd'hui de communications sonores aussi fiables et limpides que les services téléphoniques réguliers, d'images et de données de non moins bonne qualité transmises simultanément, de la disparition des frais d'appels interurbains, mais surtout d'une intégration du son, de l'image et des données ouvrant la porte à une multitude d'applications.

Premières visées, les grandes entreprises privées ou institutions publiques se voient offrir, dans leur quête de productivité, la possibilité de mettre en contact sonore, visuel et informatique n'importe quels employés de n'importe quelles divisions sans qu'ils aient à se déplacer. On fait miroiter la mise en place de services téléphoniques centralisés simplifiée, la création de services de messagerie téléphonique et courriel intégrés, la synchronisation instantanée des données, messages et fonctions de l'ordinateur, du téléphone, de l'ordinateur portable et du téléphone cellulaire.

Pour les simples citoyens, on pense à l'attribution d'un numéro de téléphone permanent, dont on aura choisi soi-même l'indicatif régional, et qui permettra de recevoir à ce numéro ses appels n'importe où dans le monde à partir du moment où le combiné est branché dans une connexion Internet haute vitesse. On pense à l'enregistrement d'émissions de télévision commandé d'un simple clic de la souris sur le site Internet de la chaîne télé en question. On rêve même de communications à trois dimensions holographiques!

La capture du client

De façon plus immédiate, dit Karl Moore, professeur de gestion à l'université McGill, le but poursuivi par les compagnies de services sera de détenir «le monopole des télécommunications chez vous» en vous offrant des forfaits comprenant le service téléphonique, le câble et la connexion Internet. «Une fois capturé, le client se verra offrir toutes sortes de services qu'il n'avait pas avant.»

«Les compagnies de télécommunications ne manquent pas de génies du marketing pour inventer de nouveaux services et les vendre», observe Denis Deslongchamps, ingénieur et président d'Alcani, une firme spécialisée en téléphonie IP. «On n'en est qu'au début. Ils trouveront bien d'autres choses au fur et à mesure que ça se développera.» Pour s'en convaincre, dit-il, il n'y a qu'à comparer nos factures de téléphone et de câble d'il y a dix ans avec ce que nous coûtent aujourd'hui nos services téléphoniques, le câble, Internet et le cellulaire.

Longtemps récalcitrantes à cette nouvelle évolution technologique menaçant de faire désordre dans leur monde, les compagnies de téléphone sont soudainement devenues les apôtres de la téléphonie IP. Telus lançait en novembre dernier un premier service du genre. Bell devrait faire de même cette année et a même annoncé qu'elle aura achevé la conversion de l'ensemble de son infrastructure de télécommunication d'ici trois ans.

Il faut dire que les compagnies de téléphone ont rapidement vu les économies qu'elles pouvaient réaliser en n'ayant plus à maintenir qu'un seul réseau de type IP plutôt que plusieurs réseaux de transport distincts pour les services téléphoniques, vidéo et Internet.

Il faut dire aussi que la concurrence leur soufflait dans le cou, les compagnies de câblodistribution n'ayant jamais caché leur intention de saisir cette occasion de faire leur entrée dans le monde de la téléphonie. Shaw et Rogers ont d'ailleurs d'ores et déjà fait savoir qu'elles auront elles aussi leurs services de téléphonie IP en 2004. Elles ne seront pas les seules, le fournisseur de services interurbains Primus le faisant déjà depuis le 9 janvier et le fournisseur de services Internet AOL Canada ayant confirmé la semaine dernière qu'il en fera tout autant cette année. Tout le monde s'attend à ce que Vidéotron, Cogeco, Sprint, IBM, Allstream et consorts ne les suivent pas de très loin.

Cet engouement pour la téléphonie IP se retrouve aussi chez les grands équipementiers comme Cisco, Nortel, Mitel, Avaya ou Siemens. Au point même où les compagnies de télécommunication auront bientôt de la difficulté à s'équiper dans une autre technologie, constate Mehran Ebrahimi, professeur de management et de technologies à l'UQAM. «C'est un peu comme le moment où tous les fabricants d'autos ont cessé de faire des voitures à propulsion pour ne plus vendre que des voitures à traction», renchérit Denis Deslongchamps.

Fait important, ces changements constitueront vraisemblablement la dernière étape dans le démantèlement du monopole détenu par les vieilles compagnies de téléphone, une douzaine d'années après l'ouverture à la concurrence du marché des appels interurbains, suivie, en 1998, par celle du marché des appels locaux. «Les câblos commenceront peut-être enfin à jouer le rôle de concurrents des telcos que l'on attendait d'eux depuis plus de dix ans», indique Yves Rabeau.

Casse-tête réglementaire

Il y a toutefois encore loin de la coupe aux lèvres. Il faudra, en effet, trouver une façon de dédommager les compagnies de téléphone et de câble pour les «coûts historiques» qu'elles ont assumés lors de la construction et de la modernisation de leurs infrastructures de télécommunication, notamment au moment du passage à la technologie numérique durant les années 80 et 90. «Le calcul des redevances à payer par les autres fournisseurs de services téléphoniques à Telus et à Bell n'était déjà pas simple, dit Yves Rabeau, on peut s'attendre à un joyeux casse-tête avec la téléphonie IP.»

Le passage à la téléphonie IP représentera de toute manière des dépenses considérables pour tout le monde. Au point où il ne faut pas s'attendre à ce que la conversion soit immédiate.

Le président et chef de la direction de Cogeco, Louis Audet, a d'ailleurs déjà fait savoir qu'il attendait toujours qu'on lui présente un modèle d'affaires dont les promesses de profits seront suffisamment alléchantes avant de se lancer dans l'aventure. Quant aux éventuels clients du secteur des affaires, Denis Deslongchamps pense que la plupart attendront probablement que leurs parcs d'équipements de télécommunication aient besoin d'être changés avant de se mettre au goût du jour.

Une autre contrainte tient à la nécessité d'avoir un lien Internet haute vitesse pour bénéficier de la téléphonie IP, une exigence qui ne pose pas de problème pour les grandes entreprises mais à laquelle les PME, et surtout les particuliers, sont loin de tous répondre à l'heure actuelle. Environ 55 % des ménages québécois sont branchés à Internet, dont seulement la moitié par un lien haute vitesse. Cette dernière proportion atteindrait 40 % au Canada.

Quant à la réglementation, tout reste à faire. Jusqu'à présent en mode d'observation, le CRTC s'est vu saisir, cet automne, d'une requête de Bell lui demandant de rétablir l'équilibre entre les charges réglementaires et financières imposées aux compagnies de téléphone par rapport à celles des compagnies de câble, alors que ces deux secteurs s'apprêtent à se faire la lutte exactement sur le même terrain. Son équivalent américain, la Federal Communications Commission, se révèle à peine plus avancé avec une opération de consultation sur les rails depuis peu.

«Pour le moment, c'est le "free for all", constate Karl Moore, les autorités gouvernementales comptant se rattraper après coup. Il faut reconnaître que c'est difficile de commencer à fixer des règles sans avoir une idée plus juste de l'allure qu'aura cette nouvelle affaire. Et puis on se dit que le fait qu'il y ait de la concurrence réduit les risques.»

On peut toutefois s'attendre à un sérieux bras de fer entre les différents intérêts impliqués lorsque viendra le temps de fixer les cadres réglementaires. «Ces débats sur le partage des coûts, les standards techniques ou la protection des consommateurs ont toujours été beaucoup plus économiques et politiques que technologiques.»

L'avenir demain

Néanmoins optimiste, Bell a fait savoir le mois dernier qu'elle ne s'accordait que trois ans pour convaincre 70 % de ses plus gros clients d'affaires d'embarquer dans l'aventure de la téléphonie IP. Elle se donne à peine plus de temps pour convaincre la même proportion de PME et pense pouvoir rapidement en faire de même avec ses clients résidentiels.

«Les gens ne sont pas nécessairement aussi entichés de nouvelles technologies que certains semblent le croire, commente Yves Rabeau. Sans être une révolution, la téléphonie IP s'inscrit dans une évolution à long terme qui a assez peu de chance de s'arrêter. Que cela prenne cinq, dix ou quinze ans, peu importe. On y viendra fatalement.»