La divulgation carbone, un mouvement majeur né à Montréal

Pierre Vallée Collaboration spéciale
« Le véritable intérêt de la divulgation carbone, c’est qu’il s’agit d’un formidable instrument de compréhension du comportement de nos portefeuilles », souligne Daniel Simard.
Photo: Mark Wilson / Getty Images / Agence France-Presse « Le véritable intérêt de la divulgation carbone, c’est qu’il s’agit d’un formidable instrument de compréhension du comportement de nos portefeuilles », souligne Daniel Simard.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

L’Engagement de Montréal sur le carbone (Montréal Carbon Pledge), qui oblige les institutions et les organisations signataires à divulguer l’empreinte carbone de leurs portefeuilles d’actifs respectifs, est la conclusion tangible de la conférence internationale sur l’investissement responsable de l’organisation Principles for Responsible Investment (PRI) qui s’est tenue à Montréal en septembre 2014.

À ce jour, 120 institutions de par le monde ont signé cette entente et cela représente des actifs sous gestion de 10 000 milliards de dollars US. Parmi ce groupe de signataires figure Bâtirente, l’investisseur institutionnel garant des régimes de retraite des syndicats affiliés à la CSN. Un geste qui s’inscrit pleinement dans la démarche de cette institution financière puisque Bâtirente a adhéré, dès 2006, aux PRI.

« L’idée de l’Engagement de Montréal sur le carbone est le fruit de l’ensemble des partenaires québécois qui participaient à cette conférence, souligne Daniel Simard, directeur général de Bâtirente. Nous voulions que cette conférence, qui se situait dans le sillon des conférences préparatoires à la conférence de Paris, se termine par une action concrète. On voulait laisser un geste propre à cette conférence tenue à Montréal et notre choix s’est arrêté sur la divulgation de l’empreinte carbone de nos portefeuilles d’actifs. »

 

La divulgation carbone

La divulgation carbone consiste à mesurer la quantité de carbone émise directement ou indirectement par les sociétés dans lesquelles l’investisseur possède des actifs et ensuite de rendre cette mesure publique. L’empreinte carbone divulguée par l’investisseur correspond à la quote-part de l’actif qu’il détient dans la société.

La quantité de carbone émise directement est celle générée par l’activité propre de la société ; celle émise indirectement se divise en deux catégories, celle émise par les sociétés partenaires, comme les fournisseurs, et celle émise par des tiers dans le cadre de l’utilisation de biens ou de services produits par ladite société.

L’Engagement de Montréal se limite à la mesure des émissions directes et des émissions indirectes de première catégorie, celle de deuxième catégorie n’étant pas prise en compte. Par exemple, l’empreinte carbone d’un producteur automobile comprend ses propres émissions et celles de ses fournisseurs, mais non celles des automobilistes qui conduisent ses véhicules. « L’Engagement de Montréal se limite aussi aux actifs des sociétés privées et ne comprend pas les titres obligatoires détenus par l’investisseur », précise M. Simard.

L’intérêt de la divulgation carbone

En additionnant ces données, l’investisseur peut connaître l’empreinte carbone générée par l’ensemble de ses actifs. Et, en faisant des recoupements, l’investisseur peut connaître l’empreinte carbone de chacun de ses portefeuilles. Comme il existe aujourd’hui sur le marché des indices de référence en cette matière, l’investisseur peut alors comparer sa performance à celle d’autres investisseurs.

Ainsi, dans son premier rapport sur son empreinte carbone publié en décembre 2015, Bâtirente réalisait que l’ensemble de son portefeuille d’actifs générait 69,9 tonnes équivalentes de CO2 par tranche d’un million de dollars d’actifs, soit 32 % de moins que la moyenne des indices de référence. Par contre, l’empreinte de son portefeuille d’actions canadiennes était supérieure à certains des indices de référence. Ce qui s’explique, selon Daniel Simard, par la forte présence du secteur de l’énergie fossile sur le marché boursier canadien.

À quoi sert la divulgation carbone ? D’une part, pour l’investisseur qui y adhère, c’est une preuve supplémentaire de son engagement envers l’investissement responsable et de son souci d’être transparent. « Mais, dans ce cas, ça demeure plutôt symbolique. Le véritable intérêt de la divulgation carbone, c’est qu’il s’agit d’un formidable instrument de compréhension du comportement de nos portefeuilles. Pourquoi un portefeuille de telle composition et dans tel secteur d’activité se comporte mieux ou moins bien que d’autres en matière d’émissions de carbone ? Et cela nous amène ensuite à ouvrir un dialogue avec nos gestionnaires de portefeuilles. Est-il possible de faire mieux ? Peut-on, tout en protégeant le rendement, mettre en place des portefeuilles à plus faibles émissions de carbone et par conséquent moins dommageables pour l’environnement ? »

 

Sortir ou non des énergies fossiles

La divulgation carbone amène aussi une autre question, celle qui tue selon l’expression populaire : doit-on ou non sortir des énergies fossiles ? Pour le moment, Daniel Simard ne croit pas qu’un investisseur devrait prendre aujourd’hui cette décision, mais qu’il doit par contre présentement envisager d’autres options. « L’on sait pertinemment depuis la conférence de Paris que si l’on veut limiter le réchauffement climatique à 2 degrés Celsius, non seulement nous allons devoir réduire notre dépendance aux énergies fossiles, mais qu’il viendra aussi un moment où il sera devenu impossible d’exploiter toutes les réserves d’énergie fossile présentement enfouies dans le sous-sol terrestre sans dépasser la cible des [2 degrés]. Ces réserves d’énergie fossile deviendront alors des réserves inexploitables, ce qui représentera à ce moment un risque financier dont il faut tenir compte. » D’ailleurs, il attribue en partie à ce constat, outre les raisons géopolitiques, la stratégie actuelle de l’Arabie saoudite, qui refuse de réduire sa production de pétrole. « Car qui veut être propriétaire d’un tel actif enfoui dans le sous-sol qui un jour ne pourra plus servir ? »

Mais avant d’abandonner les énergies fossiles, il faut plutôt mettre en place des solutions de rechange. « C’est la raison pour laquelle Bâtirente a mandaté un gestionnaire pour la mise en place d’un nouveau portefeuille dans le secteur de l’énergie où ne figurent pas les énergies fossiles. Nos actifs dans ce portefeuille se situent tous du côté des énergies renouvelables. Au fond, avant de commencer à désinvestir et à sortir nos portefeuilles du secteur de l’énergie fossile, il faut d’abord commencer par investir dans celui des énergies vertes. »